Trait-d'Union

Sur le chemin de Hadia Decharrière: écrire pour partir

Dans ce troisième numéro du magazine culturel Trait-d’Union traitant des femmes qui écrivent aujourd’hui, j’ai choisi de vous faire découvrir le parcours d’une jeune romancière d’expression française dont le parcours est d’une beauté toute particulière : Hadia Decharrière. Née au Kuwait de parents syriens, française d’adoption et d’amour, la jeune écrivaine est diplômée d’un doctorat d’État en chirurgie dentaire en 2004 et d’une licence en psychologie de l’Université René Descartes Paris V. Elle a à son actif deux romans et le troisième est en cours de réalisation. Le premier s’intitule Grande section paru aux éditions JC Lattès à Paris en 2017 et dans lequel elle nous fait voyager dans son passé en relatant une partie intéressante de sa vie en nous permettant ainsi de découvrir, avec elle, les souvenirs de son enfance marquée par le mouvement, le changement, les déplacements entre la Syrie et les États Unis et surtout par la mort de son père quand elle a, à peine, six ans. Arabe (2019) est le titre de son deuxième roman paru chez la même maison d’édition après deux ans. Une histoire qui nous dévoile la journée d’une jeune blonde aux yeux bleus, parisienne comme notre romancière, qui se réveille du jour au lendemain en parlant parfaitement arabe, en pensant en arabe et en ayant tout un mode vie imprégné par la culture arabe. Dans un mélange de peur et de fascination, le lecteur suivra la narratrice dans sa quête identitaire et dans son enjeu polyphonique et son jeu d’interférence! Si vous ne connaissez pas encore Hadia Decharrière, ou pas assez, venez découvrir avec moi comment elle a répondu à mes questions sur son expérience dans l’écriture et quelles étaient ses conseils pour les autres jeunes écrivaines d’aujourd’hui !

1/ Hadia Decharrière, ravie de vous avoir parmi nous dans ce troisième numéro de Trait d’Union Magazine ! Pourriez-vous nous parler de la femme écrivaine que vous êtes?  Pourquoi écrivez-vous ? Qu’est ce qui vous a motivée à devenir romancière?

(H.D) -Je suis moi-même ravie de me joindre à vous pour ce troisième numéro. En ce qui me concerne, je pense que décrire l’écrivaine que l’on est revient à décrire la femme que l’on est ; pourquoi est-ce j’écris ? Parce que je n’ai pas le choix. Pourquoi est-ce ainsi ? Par ce que la femme que je suis, portée par son histoire personnelle, ses doutes et son inconscient ne peut résoudre ses propres questionnements sur la vie autrement qu’en interrogeant ses personnages. Alors, si je dois décrire l’écrivaine que je suis je me dirais multiple. J’ai la chance d’être immergée au sein de deux cultures très différentes, syrienne par mes parents et mon histoire, française d’adoption et par amour. Je suis à la fois ancrée dans le réel par l’exercice de ma profession et libre d’explorer mes instincts enfouis lors de l’écriture. Je suis à la fois très pragmatique tout en ayant la surprise de me montrer parfois totalement irrationnelle. Sans l’écriture toutes les facettes contradictoires de ma personnalité ne peuvent coexixster sans créer un certain chaos. J’écris pour permettre l’expression conjointe de la femme arabe et de la femme française, de la dentiste perfectionniste et de la rêveuse compulsive, des pulsions de vie et des pulsions de mort. J’ai entamé l’écriture de mon premier texte publié à la date anniversaire des trente ans de la mort de mon père. Je n’avais alors aucune arrière pensée quant à l’idée d’une quelconque publication. Rétrospectivement il me semble que la motivation de devenir romancière est, en ce qui me concerne, fortement liée au besoin d’être en vie. Si rationellement les hommes ne connaissent qu’une vie les personnages quant à eux ont un nombre infini d’existences.

2/  À votre avis que peut apporter le roman qu’aucun autre genre littéraire ne peut apporter?

(H.D) -Je suis une amoureuse du roman. Pour l’auteur, l’échange avec des personnages auxquels il a donné naissance permet une conversation avec soi-même. Je ne pense pas que l’écriture d’un roman soit unidirectionnelle et uniquement dépendante de ce que crée l’auteur; de la même façon qu’en psychanalyse il existe un contre-transfert en réaction au transfert du patient sur l’analyste je crois qu’il s’instaure un dialogue entre un auteur et ses personnages. Et il en est ainsi pour le lecteur. Lire un roman c’est accepter d’accueillir une histoire que l’on sait fictionnelle mais au sein de laquelle chacun infusera son réel de façon plus au moins importante. Le roman permet au conscient de se détacher du rationnel en adoptant l’histoire d’autres pour laisser place à l’expression inconsciente.

3/ Avec une écriture fluide et lumineuse, vous tracez avec douceur poétique et profondeur psychologique cette interférence entre vos trajectoires personnelle, scientifique et littéraire et celles de vos personnages surtout que la lecture de vos deux romans: Grande section et Arabe nous  dévoile une narratrice en quête d’identité?

(H.D) – Oui vous avez raison et la quête d’identité est une recherche sans fin et qui, fort heureusement, ne trouve jamais de réponse. Dans Grande section j’interroge l’impact de nos souvenirs et de ceux qui nous ont quittés sur nos décisions présentes. Est-on malgré les rencontres concrètes et l’empirique éternellement conduit par ce qui est écrit dans nos gènes et inscrit dans nos mémoires anciennes ? Lors de l’écriture d’Arabe la rencontre avec mon personnage Maya, jeune française qui se réveille un matin en parlant parfaitement l’arabe sans aucue raison apparante, m’a permis de m’interroger quant à ma propre culture. Suis-je une femme française ou une femme arabe ? La réponse à cette question n’est que mouvante ; selon ceux avec lesquels je me trouve, selon l’actualité, selon ce que je suis en train de vivre ou ressentir, j’oscille de femme arabe à femme française, parfois totalement l’une, parfois totalement l’autre et la très grande majorité du temps un certain ratio de l’une et de l’autre.

4/ Peut-on trouver notre identité réelle ou notre identité meilleure grâce à l’écriture? Dans quelle mesure vos études en psychologie vous ont aidée  à vous découvrir davantage et à connaître les autres particulièrement dans votre parcours littéraire?

(H.D)-L’écriture, la licence de psychologie et mes vingt années d’analyse m’ont appris une chose concernant l’identité : je n’obtiendrai jamais de réponse sur ce que je suis. Si cela m’a un peu destabilisée les premières années d’analyse et d’écriture, la publication de mon premier roman m’a permis de transformer l’angoisse en ravissement. L’autorisation à écrire et les échanges avec mon éditrice m’ont permis de me libérer de la nécessité de trouver une réponse. Pourquoi se limiter à chercher une réalité que l’on ne trouvera jamais quand on rencontre la possiblité d’en créer un nombre infni ? Je pense alors que l’écriture m’a permis et me permet d’apprendre à me connaître  non pas en affinant l’analyse que je fais de moi-même mais en me dévoilant des facettes que j’ignorais.

5/  Les couleurs de l’humanité, de l’altérité et de l’humilité marquent votre parcours professionnel en tant que chirugien-dentiste et stimulent votre sensibilité d’écrivaine. Comment pouvez-vous nous éclairer sur votre engagement en faveur des droits de l’Homme et de l’enfant dans vos écrits, dans votre vie réelle autrement dit à travers vos activités philanthropiques?

(H.D) -J’aime profondément l’humain et pour tout vous dire mon engagement envers lui ne me semble jamais suffisant. Dans mon quotidien j’essaye au mieux d’exercer ma profession en accompagant mes patients. Si certains considèrent l’art dentaire comme une simple prise en charge de la denture en ce qui me concerne l’exercice de ma profession est une prise en charge globale du patient. J’interviens sur l’organe de la parole, du goût et du baiser pour permettre à mes patients d’être avant tout délestés des maux de l’oralité. S’ils regroupent tout ce que l’on peut spontanément énumérer, douleur, perte fonctionnelle ou défauts esthétiques, il ne faut pas oublier que la bouche est un carrefour émotionnel immense et que l’on accompagne aussi les patients dans la gestion de leurs addictions ou encore l’expression buccale d’un certain nombre de traumatismes. Qu’il s’agisse de pathologies auto-immunes de la muqueuse, de problèmes parodontaux ou de réflexes nauséeux ils sont très souvent le reflet d’une agoisse liée à un traumatisme. Si je suis limitée dans mon exercice l’écrirure me permet de dépasser la frontière du concret. J’ignore l’impact philantropique de mes écrits mais un exemple me vient en tête. Quand Grande section est sorti un patient d’environ 80 ans m’a dit un jour “grâce à votre roman je me suis souvenu et j’ai accepté le fait d’avoir été maltraité par ma grand-mère”. Je me suis alors rendu compte de la puissance du roman : le lecteur peut revivre l’introspection de l’auteur et je pense que plus l’auteur est vrai dans son écriture plus le processus sera possible. Alors le livre agit comme une sorte d’inducteur thérapeutique.

6/ Cette voix  Arabe qui s’infiltre dans votre deuxième roman: que représente-t-elle pour vous et pour nous? Et est-ce qu’elle continue de vous parler et de vous jouer son air de musique identitaire?

(H.D) -Cette voix dans Arabe est celle du père de Maya. Elle est aussi celle de nos pères à tous et plus largement celle de nos aïeux. Cette voix raconte ce qu’on ignore de nos héritages, elle est la verbalisation de nos transmissions transgénérationnelles. Elle me parle oui, quand j’écris et quand je soigne, elle me parle et me guide. Cette voix c’est la matérialisation de mes racines, de l’histoire de ceux qui m’ont précédée et que je porte en moi; c’est aussi ce que je transmets à ma fille sans le savoir vraiment.

7/ Dans quelle mesure votre perception du monde a-t-elle changé après l’écriture de vos deux livres?

(H.D) -J’ai pu avoir tendance pendant de nombreuses années à tirer des conclusions hâtives sur les choses sans doute portée par un biais un peu obsessionnel : si on trouve facilement et de façon binaire une réponse aux choses alors on se donne le sentiment de se débarasser d’une certaine forme d’angoisse. L’écriture et la lecture sont de formidables vecteurs de chaos. Plus on se plonge dans la littérature, lecture et/ou écriture, plus on s’autorise à se désorganiser. Ainsi la pensée d’une vérité uique disparaît au profit de multiples réalités et le monde révèle ses richesses.

8/ Quels sont les portraits et les livres de femmes écrivaines qui vous ont marquée?

(H.D) -J’ai été particulièrement marquée enfant par les livres de la Comtesse de Ségur. J’aimais ses livres comme beaucoup d’enfants mais surtout j’étais fascinée par la mention qui figurait sur la page de garde de ses romans : “Née Rostopchine”. Le principe même de voir aparaître une seconde identité indépendante de son statut marital et témoignant d’une jeunesse russe me captivait. Elle avait donc été une femme russe avant d’être une épouse française, déjà la multiplicité me plaisait.

9/ Pouvez-vous nous parler de vos projets d’écriture d’avenir?

(H.D) -Je suis en train de terminer l’écriture de mon troisième roman. Après avoir exploré le souvenir dans Grande section et la transmission transgénérationnelle dans Arabe mes personnages m’ont permis dans ce livre de m’interroger sur d’autres aspects de l’inconscient, la puslion de vie et la pulsion de mort. Comme dans mes deux précédents romans la dualité qui m’habite est très présente.

10/ Comme dernier mot, quel conseil donnez-vous aux jeunes femmes écrivaines d’aujourd’hui? Et merci infiniment de cet échange!

(H.D) – Ne pas chercher à aller bien ni refuser de se désorganiser un peu. L’écriture nous révèle nos failles et il faut les accueillir sans chercher à les contrôler. Ecrire c’est accepter de se retrouver dans un état de transe qui échappe au conscient.

Par Hanen Marouani

Hanen Marouani est une chercheuse tunisienne installée entre l’Italie et la France. Docteure en langue et littérature françaises. Elle est également autrice  de quatre recueils de poésies publiés entre Paris et Tunis et traductrice. Diplômée en langue et culture italiennes de l’université de Sienne à Toscane et en pédagogie du Fle de l’université de Rouen. Elle s’intéresse dans ses recherches à la position de la femme dans la littérature et la société, l’immigration et les inégalités de genre. Ses textes ont été publiés dans plusieurs revues internationales et traduits en espagnol, italien et anglais dans plusieurs festivals et événements internationaux.

Auteur

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Directeur de la publication de Trait-d’Union magazine. Membre fondateur, Ex-président et actuel SG du CLEF Club Littéraire de l’Étudiant Francophone de l’université de Chlef. Journaliste et chroniqueur à L’hebdomadaire LE CHÉLIF. Membre du jury étudiant du Prix Goncourt choix de l'Algérie 1ère édition. Enseignant vacataire au département de français UHBC.

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