Trait-d'Union Magazine

Sauvons nos fontaines: La Casbah d’Alger s’en va à vau-l’eau

« Il y a deux villes dans Alger : la ville française qui occupe les bas quartiers et se prolonge aujourd’hui sans interruption jusqu’au faubourg de l’Agha ; la ville arabe, qui n’a pas dépassé la limite des murailles turques, et se presse comme autrefois autour de la Casbah, où les zouaves ont remplacé les janissaires. »
Extrait d’Eugène Fromentin, « Une année dans le Sahel », (1858)

La Casbah recèle en son cœur, comme une boite de pandore ouverte à sombre dessein et où il y a toutes les vilenies qui s’opposent à sa mise en valeur. À commencer d’abord par le pillage de l’antique médina d’El-Djazaïr de son « ZELLAYEDJ B’HIDJ » (mosaïque), des « FOUARAT D’OUAST-EDDIOUR » (jets d’eaux de cours centrales), des « BAB EDDIOUR » (portes d’entrée) et autres matériaux de valeurs qui ont été chapardés aux lendemains de l’effondrement de « douerat » (bâtisses traditionnelles). En conséquence, La Casbah a perdu autant d’amas de matériaux de construction qui auraient pu être utiles pour la reconstruction à l’identique d’autres maisons traditionnelles comme ce fut le cas de la villa du millénaire (ex-villa du centenaire) de l’architecte français Léon Claro (1899-1991) sise à Bab Edjedid pour marquer les festivités du sinistre centenaire de l’occupation française (1830-1930). A tous ces impairs, s’ajoute également le louvoiement vers les terrains d’assiettes foncières par les « S’MASRIA » (ces courtiers de l’immobiliers) qui gravitent autour de La Casbah.

Le 23 février, des journées infécondes qui se suivent et se ressemblent

D’où l’impératif de « (dé)folkloriser » au plus vite La Casbah lors de sa journée supposée « Nationale » du 23 février, où la vieille médina est spoliée du débat qui doit-être le sien. À savoir, l’évaluation de ce qui a été réellement fait et de ce qui reste à réaliser. Seulement, et au lieu d’un rendez-vous cartésien, on y vient pour une visite éclair dans le genre d’une tournée de popotes dans ses « z’niqat » (venelles) moribondes et pour satisfaire ainsi au rituel de l’échange de cartes de visite, histoire d’étoffer son agenda personnel. Certes qu’il y a de la sincérité des uns et l’intéressement des autres… mais qui restent insuffisants pour redorer les murs lépreux de la Casbah.

La journée de La Casbah est une tribune de perdue

À ce titre, la journée nationale de la Casbah aurait été l’idéal calendrier pour y dresser un état des lieux mais aussi un plan d’actions pour y sauver ce qu’il y a, à préserver. À ce sujet, le temps est l’atout-maître que les pouvoirs publics n’ont plus, ne serait-ce que pour épargner toutes ses curiosités qui faisaient jadis sa notoriété. Notamment les fontaines de la Casbah qui sont encore debout sous d’hypothétiques étais en bois… devenus vermoulus par le temps.

La fontaine, la source où se brassent l’amitié et les relations de bon voisinage

La fontaine est ce relais que les Casbadjis ont en partage et où se mêle l’échantillonnage d’anonymes passants, qui, à force d’observer une halte à la source, deviennent des habitués du lieu. Outre qu’elle soit l’escale d’un brin de fraîcheur, la fontaine est aussi l’idéal lieu où se croisent ce « Guerraba » cet étancheur de soif mais aussi la ménagère qui côtoie le promeneur et en qui s’éveillent en eux l’envie d’une pointe de vie et de bavardage. Lieu sociétal, la fontaine est aussi ce lieu de convivialité, où coule de source l’actualité restreinte des petites gens du quartier mais aussi de croustillants potins à pleins les seaux. Si tant que l’affriolante eau de la fontaine est égale à la gâterie du miel qui attire et enjôle les abeilles. Seulement, tout n’était pas aussi rose au pied de la vasque de la fontaine, où l’envie d’un bout de palabre s’adoucie également d’une nuance de chamailleries des fillettes hâtes de remplir qui, son seau, qui, sa « qazdira[1] ». De ce fait, heureusement qu’il y avait le « biskri[2] » ce préposé à l’alimentation en eau à domicile et qui régentait le respect de la file d’attente. Mais ça ? C’était avant ! Soit du temps où la fontaine irriguait les « douerat » de son eau et exonérait ainsi le Casbadji de l’impôt inhérent à la concession d’eau. Ce n’était pas beau ça ?

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Le « Biskri » un homme de cœur

Et au charivari bon enfant qui s’égouttait de la fontaine, s’ajoutait également l’incessant ballet du biskri, ce porteur d’eau au cri de « Balek ! Balek ! » (Attention cédez le passage), eu égard à ses seaux pesants et dégoulinants d’eau. Bien entendu qu’il s’interdisait d’une priorité qu’il n’avait pas dans la queue, et donnait le tour de faveur (priorité) à plus petit que lui. Et aujourd’hui qu’il n’est plus là le Biskri, il nous reste sa toile-portrait réalisée par l’artiste-peintre orientaliste français Jean Raymond Hippolyte Lazerges (1817-1887) et qu’il est loisible d’admirer au musée national des Beaux-arts d’Alger.

D’une fontaine à l’autre

C’en était ainsi de l’identique cérémonial au pied de toutes les fontaines de La Casbah, où il y’avait foule de seaux et de tintamarre de récipients. En premier lieu, le cas était d’autant plaisant à aïn Bir-Djebah (le puits de l’apiculteur) dont la vasque s’est malheureusement ébréchée jusqu’à perdre un pan de son bassin. C’est triste pour l’icone des fontaines de la Casbah, dont la renommée a dépassé nos frontières grâce à la qasida élue au rang de poème phare du genre chaabi et intitulée « Soubhan Allah Yaltif » (Louange à Dieu, la bonté même) qu’avait écrit le poète Mustapha-Toumi (1937-2013) et interprétée par le chantre du chaabi El Hadj M’hamed El Anka (1907-1978) né Aït Ouarab Mohand Idir dit Halo. Ensuite, le brouhaha de Bir-Djebah s’estompe peu à peu pour y passer le témoin à l’avoisinante aïn de Sidi M’hamed Chérif qui ruisselle sur le flanc de la mosquée baptisée au nom de ce saint de La Casbah dont la « QOBA » (dôme) est érigée au lieu-dit « R’BÂA TROQ » (les quatre chemins) situés à la croisée des « z’niqat » venelles de Sidi M’hamed Cherif. En ce lieu autrefois réputé pour la quiétude de son carrefour où aimait peindre l’artiste-peintre Eugène Samuel Auguste Fromentin (1820-1876), le constat est peu reluisant et dissuade plus d’un visiteur à se désaltérer à son eau. Et pour cause, la moisissure gagne du terrain et dissipe peu à peu le sol jusqu’à le rendre glissant. Du reste, le moisissement recouvre d’hideuse image la mosaïque ainsi que le mur d’habitude chaulé de blanc et altère cet endroit où s’aérait autrefois l’écrivain français André Gide (1869-1951). Il n’empêche qu’au-delà de « djamâa » (mosquée) Safir sis à la rue des Frères-Bachara (ex-Jean-Baptiste Kléber 1753-1800) et son chahut de gamins, il y a la sérénité qui se cueille la matinée au carrefour-Fromentin, du temps où l’artiste-peintre posait son chevalet pour peindre sa toile « Le Pays de la soif » (1869) qui est exposée au musée d’Orsay à Paris (France).      

Qui se souvient de qahwat Lâariche ?

Il n’en reste pas moins qu’en dépit de multiples coups de semonce dus notamment à l’incivilité de l’homme, il y a aïn Lâariche qui ruisselle de nouveau et de plus beaux flots sur l’esplanade baptisée au nom de Bencheikh-Mustapha (ex-rempart Médée) qui est adjacente à l’école des Frères-Zoubir (ex-Sarrouy) dans La Haute-Casbah. Laissée longtemps au sec et vandalisée jusqu’à ses accessoires, la fontaine n’a du son salut qu’à l’initiative toute récente que l’on doit à l’élan citoyen du voisinage qui a restitué à la fontaine le clapotis qui était le sien. Située en contrebas des escaliers de la rue Rabah-Riah (ex-Porte-neuve) et en haut de la rampe Mohamed-Benganif à Soustara, la fontaine a abreuvé des générations de passants et d’élèves de l’ancienne école Sarrouy. Pour qui s’en souvient, la fontaine tient sa renommée grâce à l’enseigne de « QAHWAT LÂARICHE » (café de la tonnelle), mais aussi au treillage sur lequel grimpait et prospérait la végétation sur la belle façade de l’estaminet.  En ce sens, la fontaine est aussi ce relais où se rafraichissent également les jeunots après d’interminables parties de football au lieu- dit Dar El Kharba sis dans l’îlot de la Mer rouge.

Fontaines en détresse

Autant de dégradations passées inaperçues durant la succession de mois de patrimoine qui n’ont été d’aucune utilité à nos sites et monuments historiques censés être dans les guides des tour-operators tels que « AÏOUN » (fontaines) « M’ZAWQA », Sidi-Ramdane et Melha. Singulièrement, bir Chebana qui a servie de décor au film « Pépé le Moko » 1937 de Julien Duvivier (1896-1967). Certes que cela reste si peu au chapitre des curiosités de La Casbah, qui ne se raconte, car elle se vit de visu aux côtés des Casbadjis qui s’abreuvent quant à eux, à l’intarissable source de l’humour pour panser un quotidien qui n’est plus ce qu’il était. C’est aussi ça La Casbah


[1] L’actuel lieu où il y a la gare (S. N.C.F) de l’Agha sise à proximité de l’immeuble Mauretania et le boulevard Colonel Amirouche qui va dans le prolongement de l’avenue Hassiba-Benbouali.

[2] Mot intraduisible mais qui désigne un récipient doté d’un couvercle et porté à l’aide d’une anse en forme d’arc pour l’achat de lait ou de « l’ben » (petit-lait).

[3] Originaire de la commune de Biskra dite aussi la porte du désert ou la capitale des Ziban, cette oasis est située au Nord-est du Sahara soit à une distance 400 kms environ au sud-est d’Alger.

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TU N°4 Littérature & Patrimoine

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