Trait-d'Union

RENCONTRE-DÉBAT À LA LIBRAIRIE KHIATI «L’Autre» décrypté par son auteur.

L’émigration était-elle volontaire, forcée, désirée, réfutée, religieuse, sécuritaire, économique ? Les déportés et les déplacés pendant les guerres peuvent-ils être considérés comme des émigrés ? Si oui, volontaires ou forcés ? C’est ce genre de questions que les intervenants ont posées lors de la rencontre-débat autour de « L’Autre », le dernier roman d’Abdelkader Guérine paru en mai dernier aux éditions « Les Presses du Chélif ».

Librairie Mohamed Khiati, au Centre Culturel Islamique de Chlef, mercredi 2 juin 2021, à partir de 14 heures. C’est une sorte de nouveau café littéraire qui s’installe dans cet espace au milieu des livres. C’est devenu le rendez-vous des intellectuels de Chlef.

Nous avons planté le décor. Voyons maintenant ce qui se passe à l’intérieur. Aux environs de 14h 30 minutes, M. Khiati commence par souhaiter la bienvenue aux présents qui, pour l’essentiel, sont des mordus de littérature. Le maître des lieux essaye de présenter l’invité du jour qui n’est autre que notre célèbre écrivain Abdelkader Grine, l’auteur du « Bédouin d’Isabelle Eberhart » entre-autres. L’auteur n’est plus à son premier roman. Il s’est déjà réservé une place de choix parmi le lectorat chélifien. Cet ancien professeur d’anglais (sic !) a déjà à son actif plusieurs recueils de poésie, en langue française !

Hé oui ! L’auteur A. Grine n’est pas étranger à l’hebdomadaire Le Chélif. Il y contribue souvent par ses écrits remarquables. Ce passionné d’art et de culture a plusieurs flèches à son arc.

La poésie, la littérature, la musique et la peinture sont le socle du piédestal sur lequel il monte pour nous gaver de culture. C’est donc lui l’invité du jour. Il commence la présentation du livre, son dernier né : « L’Autre », dont la photo de couverture a pour le moins le mérite d’attirer le regard et chercher justement ce regard fuyant du vieillard, ce « chibani » comme dira l’auteur.

Abdelkader Grine, pour mettre tout le monde dans le bain, dira : « C’est l’histoire romancée de l’émigration ». L’auteur donnera un aperçu de ses connaissances dans l’historicité de l’émigration. Il enclenche la pédale à partir de la colonisation pour arriver à l’indépendance de l’Algérie. Il dira que le plus grand flux migratoire des algériens se situe justement dans cette période postindépendance. Il faut rappeler que ce flux a été réglementé par des accords bilatéraux entre l’Algérie indépendante et la France suivi de l’Allemagne de l’est. L’auteur revient plus loin sur les causes qui sont en général d’ordre socioéconomiques. Il rappellera les grandes phases de cette émigration qui a déjà commencé par la guerre franco germanique. Elle s’est poursuivie lors de la première guerre mondiale pour se prolonger dans la seconde guerre mondiale. Après l’indépendance de l’Algérie qui a vu un reflux (le départ) des colons et des militaires français puisqu’ils ont perdu la mère de toutes les guerres. Ils sont suivis par les harkis et les traîtres qui avaient des choses à se reprocher vis-à-vis de la révolution de novembre 1954. L’auteur nous apprend qu’il jette un clin d’œil à la « harga » qui est une nouvelle forme d’émigration après que l’Europe dans son égoïsme a fermé ses frontières. L’auteur choisira l’un de ces migrants postindépendances pour nous narrer toutes les difficultés d’adaptation à la société française. « L’Autre » est un algérien qui travaillait dans l’administration des PTT au temps de la colonisation française. Il s’y plaisait avec les colons et autres tenants de la domination des européens sur les indigènes.

Après l’indépendance, il avait peur pour lui-même. Il prendra donc le bateau en direction de l’hexagone en abandonnant sa femme et ses deux enfants. Il y restera très longtemps et assistera aux nouvelles vagues de migrants. Il restera seul. Il ne s’intègre ni avec les français qu’il a rejoints et encore moins avec ses compatriotes. Il est donc invisible dans cette société. Il est « L’Autre ». Dans son extrême solitude, il côtoie une mouette à laquelle il raconte sa vie.

Ace stade, Abdelkader Grine a un mot philosophique, Il dira : « Il est mort le jour où il est parti ».

UN DÉBAT DE HAUT NIVEAU

En dehors du fait que l’auteur de « L’Autre » soit connu, son véritable succès en cet après midi littéraire fut d’avoir suscité un débat houleux entre connaisseurs du monde littéraire et d’un pan de l’histoire du pays. Le débat a été si riche et vivifiant qu’on a même oublié à un certain moment le livre pour vivre de véritables joutes oratoires relevant de l’histoire du pays dans le domaine de l’émigration. L’émigration était-elle volontaire, forcée, désirée, réfutée, religieuse, sécuritaire, économique ? Les déportations et les guerres étaient-elles considérées comme formes d’émigration ? Si oui, volontaires ou forcées ? C’est ce genre de questions qu’ont posées les intervenants. Et auxquelles les intervenants se sont attelés à répondre avec bien d’autres subsidiaires. Que faisait l’auteur à ce moment ? Il est issu du secteur de l’Éducation.

Alors, en pédagogue averti, il a laissé faire et n’intervenant que pour remettre le débat sur les rails. Il précisa les contours de la personnalité de son héros sur les plans psychologique, sociologique et même historique. Nous n’omettrons pas de citer au moins les acteurs les plus en vu de ce débat enrichissant.

Menaouar Laychouni avait toujours le fin mot pour dégeler certaines situations de blocage. Mohamed Khiati avait toujours son mot à dire et bien à propos. Lui aussi dès qu’il y avait un blocage ou une fixation sur une situation intervenait pour distribuer des bouteilles d’eau fraiche ce qui avait l’effet de rafraichir les idées et l’atmosphère. Les bonnes choses, c’est toujours vers la fin comme les desserts. Dès le départ, le docteur Mohamed Hadjam met les points sur les i et place la barre très haut. Les réponses viennent de son collègue le docteur.

Alain Braham. Une véritable joute oratoire de très haut niveau s’installe. Nous nous sommes régalés. Si le Dr Alain Braham répondait scientifiquement, son collègue Mohamed Hadjam lui est sur tous les fronts. Pour ceux qui ne connaissent pas l’autre aspect culturel de ce médecin, nous pouvons vous assurer que c’est quelqu’un qui ne lit pas les livres mais plutôt les avale.

Nous lui avons même rappelé une anecdote. Cela se passait quand Amine Zaoui était l’invité du café littéraire de Chlef à la salle de cinéma El Djamel. Le Dr Hadjam avait acheté tous les livres présentés par Amine Zaoui. Quelqu’un à côté de moi m’avait demandé : « Khaled, dis-moi, qu’est-ce qu’il va faire avec tous ces livres ? » Nous avons répondu ceci : « Tu ne le sais pas ? Ce n’est pas quelqu’un qui lit mais pratiquement mange les livres. ». Cette fois-ci nous avons découvert un autre médecin féru de littérature, le Dr.Alain Braham. Quand le maître des lieux demanda à M. Guerine de clôturer les débats, nous sommes sortis de la librairie mais le débat a continué dans le café en face avec l’auteur.

Bravo Abdelkader, vous avez allumé le feu. Un feu que nous espérons inextinguible au seul bénéfice de la culture. Cette ville mérite beaucoup mieux. Ces hommes et ses femmes sont capables de bien des choses. Aux suivants !

Khaled ALI ELOUAHED

Auteur

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Abdelkader Guerine est un poète et écrivain algérien auteur de plusieurs recueils de poésie parus chez Dar El Gharb. Il est aussi journaliste après une longue carrière dans l'enseignement. Passionné aussi par l'art, il a fait également ses débuts dans la peinture pour exprimer des émotions étrangement douloureuses pour teindre les mots de couleurs riches de vie. Après son premier recueil, l'Ombre de l'eau, où l'auteur essaie de traduire poétiquement l'existence comme un cadeau dont l'homme n'est jamais satisfait, il n'est pas maître d'un destin qu'il n'a pas choisi, il subit le temps et passe comme une ombre à coté de la vie. L'Ombre de l'eau voulant simplement dire l'ombre de la vie. La Fumée du vent est un deuxième recueil que le poète livre avec des images somptueuses de rêves joyeux que la réalité ne sait pas admettre, car la vie est trop courte et éphémère pour porter le bonheur que l'éternité entière n'a jamais réussi à définir correctement.

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