Trait-d'Union Magazine

Quel pouvoir pour la littérature aujourd’hui ?

En matière de littérature, voyez-vous, la première aporie à laquelle se heurte tout chercheur, professionnel ou passionné, tout simplement, est d’ordre définitoire. Il n’est jamais aisé, en effet, de s’accorder sur une définition consensuelle de la littérature. Car, et au-delà de la sempiternelle caractérisation académique qui renvoie cette discipline à “l’ensemble des œuvres écrites ou orales frappées du sceau de l’esthétique”, toutes les autres définitions, et elles sont légion, portent l’empreinte de la variété et de la différence à la fois. Cela est loin d’être une tare en soi. Au contraire !

Il faut bien concéder qu’à l’origine la notion même de littérature, labile à souhait, échappait et échappe toujours à toute tentative (vaine) de l’enfermer dans quelque carcan définitoire. Cela est une preuve de sa vitalité, de sa capacité à se muer et à s’adapter aux réalités de son public, ainsi qu’aux standards de chaque entité sociétale qui la reçoit. Et c’est tant mieux, ainsi ; cela permettra à chaque sujet passionné d’ajuster l’idée de littérature à sa propre vision, sans s’encombrer de ce que peuvent bien en penser les autres. Considérée tantôt comme une œuvre d’art, tantôt comme une communication linguistique ou encore comme une structure qui ne prend sens que dans la réception, la littérature a cette particularité de se jouer des définitions et de déjouer les hypothèses de sens formulées à son sujet.

Cette qualité ne l’absout, pour autant, pas de la remise en cause permanente de son statut.
Aujourd’hui, davantage qu’hier, une question brûlante agite la stratosphère littéraire : à quoi sert la littérature ?
Et si par bonheur pour elle elle servait à quelque chose, aurait-elle encore quelque pouvoir pour impacter quelque public ?
Interrogations lourdes de sens à même de déterminer l’avenir de cet “objet” clivant, adulé et décrié à la fois.
Si on prêtait le flanc à l’avis de ses amateurs doublés de laudateurs, on dirait, sans la moindre hésitation, que la littérature sert à tout.
À donner du plaisir, essentiellement. À travers un trait fondamental : sa beauté. 

“La condition génératrice des œuvres d’art, c’est l’amour exclusif du beau”, disait Charles Baudelaire.
C’est en effet la valeur artistique qui distingue un texte littéraire d’un texte utilitaire, par exemple, lequel vise une finalité pragmatique, au moment où la littérature est vouée au culte de l’idéal et du beau.
La littérature est un moyen efficace de s’évader, de s’extérioriser et de s’affranchir des contraintes qui encombrent le réel du quidam.
Dans sa diversité, elle propose au lecteur une autre vision du monde, autre que celle qui l’ankylose et dont il veut s’extirper.

Elle donne à lire des récits qui véhiculent des valeurs humanistes, universelles, philosophiques, morales, éthiques et spirituelles qui ont le don rare et précieux de pouvoir fédérer des communautés, séparées par la religion ou la géographie, mais réunies par la fiction romanesque.
Dans cette suite d’idée, il apparaît clair que la littérature “offre”, à travers la lorgnette de la fiction, un monde de substitution, taillée à la mesure du récepteur.

Cela étant, la littérature n’est pas qu’utopie :
elle peut se révéler utile également.
Ne contribue-t-elle pas à éduquer, à informer, à cultiver, à rapprocher des cultures antagoniques, à proposer, parfois et paradoxalement, des solutions pratiques à des soucis existentialistes, loin d’être pratiques ? Ou à soulager, via sa fonction cathartique, des âmes en peine ?
À offrir, par la grâce de sa forte charge polysémique, une palette d’interprétations qui ont le don de faire adhérer un maximum de lecteurs aux thèses exposées ? À proposer des modèles et des contre-modèles de héros, de chefs, de sociétés et autres ? À servir d’alternative aux scEnarii lugubres et mortifères ? À faire le monde, à le refaire et même à le défaire ?

Pour autant, toutes ces propriétés ne sont, visiblement, pas assez pour épargner à la littérature les fourches caudines de ses nombreux détracteurs.
Dans cet esprit, il est une vérité que personne ne peut occulter : la littérature est, aujourd’hui, en mauvaise posture ; elle perd de plus en plus de terrain et se voit reléguée, dans l’esprit d’une foule de personnes, dans le rayon des pèse-peu. Et ce n’est pas là la moindre de ses singularités !
Dans un court essai critique, paru en 2007, paru chez Flammarion, intitulé La Littérature en péril, Tzvetan Todorov donne l’alarme, en mettant le doigt sur une question des plus urgentes : la qualité de l’enseignement de la littérature dans les lycées français.

Si nous faisons l’effort de transposer cette crainte à notre échelle nationale, ici en Algérie, l’urgence dont il est question devient chez nous effroi. Tout uniment.
Tant le niveau scandaleux des apprenants, ajouté à celui de certains enseignants, milite pour une prise en charge immédiate, sérieuse et efficace pour stopper l’enlisement.

Dépourvus, pour la plupart, du minimum de maîtrise linguistique et de compétence “lectorale” née d’une désaffection patente vis-à-vis de l’acte de lecture, appréhendant le contenu même du texte littéraire, considéré transparent et sans ancrage avec leurs préoccupations du moment, désenchantés par les récits feints et conventionnels que proposent les écrivains, les étudiants finissent par lâcher prise et vouer la littérature aux pires destinées. 

Ce largage expose la littérature au péril de la désaffection, autoroute qui mène droit à la rupture pure et dure.
Cette césure est préjudiciable et aux étudiants et à la littérature, conjointement.

Car, si les apprenants perdront beaucoup, en tournant, comme ils le font, le dos aux apports littéraires qui auraient pu les renforcer linguistiquement et les enrichir intellectuellement, la littérature, de son côté, a toutes les chances de se fragiliser, dans la foulée du désamour que lui réservent les disciples.

Il va sans dire que sans enracinement populaire la littérature n’aura que peu, voire pas de chance du tout d’impacter le public et de transmettre un quelconque message.

Cela réduira au maximum sa force de frappe et la reléguera à la portion congrue. Ce qui représente une réelle hantise pour les artisans et les adeptes de la littérature dont l’obsession principale est d’échapper aux aléas de l’indifférence.

L’indifférence ! Voilà qui passe pour être un mal létal pour la littérature.
Au début des années 1930, Louis Aragon, fraichement converti au communisme, publie un poème incendiaire, intitulé Front rouge et paru dans la revue Littérature de la Révolution mondiale. En égard au contenu pamphlémentaire du poème, le numéro de la revue est saisi par la police, et Aragon, son auteur, inculpé d’incitation à la désobéissance et de provocation au meurtre.

En réaction à cette décision, son ami André Breton rédige un tract avec pour titre L’Affaire Aragon pour le défendre et le disculper de l’accusation de propagande dont il était poursuivi. Et c’est à ce moment, justement, que surgit Mouget, un surréaliste belge, pour, paradoxalement, protester contre le tract écrit par Breton.

“Non, soutient-il, nous aurions tort de défendre Aragon et son Front rouge, qui doivent être jugés et condamnés, s’il le faut. Cela prouvera une chose : que la poésie et, par ricochet, la littérature ont encore ce pouvoir de déranger, de faire peur et de faire réagir.”

En effet, le fait que le pouvoir en place ait mal accueilli les vers d’Aragon devrait suffire pour apporter la preuve que la littérature est toujours dotée de ce pouvoir de dire vrai et juste, d’atteindre Achille à son talon et de faire vaciller l’autorité politique en place. Tel est et devrait être le pouvoir de la littérature, en tout temps et en tout lieu.

“La littérature est l’essentiel ou n’est rien”, disait Georges Bataille.

Par : Abdelkader Gattouchi
​Enseignant de littérature francophone à l’université de Souk Ahras

Paru in : liberte-algerie.com

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