Trait-d'Union Magazine

Quand les femmes s’emparent du cinéma algérien pour lutter contre l’islamisme radical

L’islamisme radical fut, dans l’Algérie des années 90, à l’origine de nombreuses tueries ciblées qui visaient à intimider et à faire taire toute critique émanant des intellectuels et des journalistes. La décennie noire fut synonyme de terreur et de peur pour les civils visés par ces groupes paramilitaires radicaux qui multiplièrent les actions d’attentats après l’annulation des élections législatives de 1991 laissant présager une victoire du Front Islamique du Salut. Peu d’images circulèrent au-delà des frontières si bien que la situation exceptionnelle vécue par la population civile fut longtemps une page oubliée de l’histoire. Le cinéma algérien contribue activement à combler cette amnésie et à en mémorialiser les traumatismes à travers la mise en scène d’histoires qui montrent l’intimité de la terreur. Les femmes jouent un rôle central dans ce travail de mémoire en tant que réalisatrices déterminées à raconter le vécu des femmes, dont les désirs de liberté et d’expression furent directement visés par les fondamentalistes. Dans Rachida (2002), la réalisatrice algérienne Yamna Bachir-Chouikh dresse le portrait d’une jeune enseignante, qui vit avec sa mère dans l’un des quartiers populaires d’Alger. Son esprit d’indépendance lui attire l’attention des islamistes qui cherchent à l’intimider pour mieux la soumettre à un ordre patriarcal. La réalisatrice Mounia Meddour s’inspire des années qu’elle a passées à Alger en tant qu’étudiante lorsqu’elle met en scène Papicha (2019), un film qui reconstitue l’expérience de la décennie noire à travers le point de vue de jeunes lycéennes dont le quotidien et les ambitions sont un défi répété des restrictions imposées par les islamistes. En plaçant la matérialité du corps de la femme au centre de l’image, ces films inventent une esthétique nouvelle qui traduit une sensibilité féminine en résistance au regard objectifiant et déshumanisant des Islamistes.

La première séquence de Rachida se déroule dans l’enceinte d’une école qui semble protégée du contexte oppressant de la décennie. Elle s’ouvre sur une musique algérienne andalouse qui dénote l’insouciance et la joie de l’instant, isolant Rachida à travers des gros plans qui se concentrent sur le rouge dont elle colore sa bouche puis sur l’abondante chevelure qu’elle coiffe. Bachir-Chouikh montre le plaisir de la féminité́ en approchant la caméra du visage souriant de Rachida ; elle souligne une féminité qui est censée être cachée et réservée à son mari – comme le lui rappelle sa collègue qui refuse de poser avec ses élèves sur la photo de classe pour ne pas compromettre la chance qu’elle a de travailler. Ces premières scènes esquissent deux modèles distincts de femmes dans la société algérienne des années 90 : certaines vivent, rêvent, travaillent et sont des citoyennes actives comme Rachida ; d’autres sont sans voix, invisibles, privées de libre arbitre et soumises à l’autorité de leur époux et aux désirs masculins. Cette vision binaire domine la représentation des femmes dans Rachida, notamment dans le village où la trouve refuge après une tentative de meurtre à son égard.

Papicha nuance cette dichotomie en développant la complicité entre Nedjma et Samira : la première, rêve de devenir styliste, aime danser dans les boîtes de nuit, joue au football dans la cour d’école, profite de la plage et de la baignade avec ses amies, tandis que la seconde est bientôt contrainte par sa famille à épouser un homme qu’elle n’aime pas. Bien que Samira incarne la tradition par le voile qu’elle porte et la modestie dans son attitude, elle est aussi une jeune femme qui aime chanter le rap dans sa chambre du pensionnat et tombe enceinte de l’homme dont elle est secrètement amoureuse. Elle ôte le voile qui lui couvre les cheveux quand elle déclame les paroles de ce rap : « Pour toi je veux la justice, essaie de me prendre mes droits, partout où tu vois la foule, c’est qu’on parle de moi. Je descends des quartiers soi-disant mal fréquentés où la PJ passe les trois quarts de la journée. J’en ai marre de tout ça. J’en ai marre de cette vie-là et pour sortir de cette impasse, je ferai n’importe quoi. » Samira espère continuer à travailler une fois mariée et souhaite poursuivre ses études pour obtenir un diplôme. Papicha offre une diversité de personnages féminins et musulmans : Nedjma et Samira montrent que l’Islam ne destine pas la femme à la vision radicalisée promue par l’État Islamique ou les fondamentalistes.

Rachida et Papicha décrivent des jeunes femmes qui sont harcelées pour leurs choix : Nedjma s’érige contre le diktat vestimentaire islamiste en achetant des tissus colorés pour confectionner des robes seyantes en contrepoint des dessins de femmes sans visage, mais voilées de la tête aux pieds, visibles sur les affiches qui envahissent les murs de la ville, signifiant d’une campagne politique et culturelle menée par les fondamentalistes à l’encontre des femmes. Les affiches collées sur les murs intérieurs et extérieurs du pensionnat, sur les tracts distribués dans le bus qu’emprunte Nedjma, appellent les filles à porter la burqa pour « se protéger ». La tension s’accroît tout au long du film autour de Nedjma parce qu’elle refuse de se soumettre et souhaite organiser un défilé de mode malgré les menaces.

L’ambiance mortifère de la décennie noire envahit progressivement les deux films ; les événements s’enchaînent de manière arbitraire pour suggérer la perte de sens qui accompagne l’acte terroriste et qui s’abat sur le quotidien. La sœur de Nedjma est journaliste et tuée à bout portant tandis que les créations vestimentaires de Nedjma sont détruites en son absence. Quant à Rachida, elle échappe de peu à la mort lorsqu’elle refuse de déposer une bombe artisanale dans l’enceinte de l’école où elle exerce. Quelques minutes de confrontation avec le terroriste dans une allée peu fréquentée changent radicalement sa vie et le récit du film. Rachida ne cède pas aux menaces malgré une confrontation directe avec des terroristes qui tuent de sang-froid et exécutent sans autre raison que leur idéologie. Rachida est perçue comme un agent actif de l’anti-radicalisation en tant qu’enseignante et elle incarne des valeurs humanistes de solidarité que les terroristes souhaitent ébranler en disséminant la peur de la mort dans les rues d’Alger. Rachida se concentre moins sur l’acte terroriste que sur la manière dont y survivre. Lorsqu’elle est laissée pour morte dans la rue par ses assaillants, une vieille femme l’enveloppe dans un haïk, ce voile blanc qui symbolise la tradition ancestrale. Nedjma utilise aussi le haïk pour créer de nouvelles tenues et maintenir le défilé prévu. Le symbole du haïk confère une certaine ironie aux deux films : le voile de la tradition répare et protège tandis que le voile islamique soumet par la violence.

Rachida et Papicha dépeignent une société patriarcale, où les femmes sont perçues comme des citoyennes de seconde classe. La radicalisation islamique y est un désordre politique ou social armé : les terroristes n’abordent pas les débats théologiques, ni ne discutent de leur idéologie ou des motifs de leur violence. Ils se comportent comme des criminels armés de fusils et d’armes lourdes, imposant leur loi et leur ordre. La religion est instrumentalisée pour maintenir l’hégémonie du groupe par la peur, les meurtres et la barbarie. Le pouvoir est la seule quête et motivation des terroristes algériens qui agissent sans commandement. Papicha montre encore que les terroristes des années 90 ont pour objectif de faire taire les femmes en leur interdisant la liberté de se vêtir et de jouir de leur corps. Lorsqu’ils interrompent le défilé organisé par Nedjma dans Papicha, ils éteignent d’abord la lumière ; la plongée dans le noir est figurale et symbolique. Les hommes tirent dans la foule et tuent les jeunes filles sans état d’âme alors qu’ils les connaissent (l’un d’eux crie le nom de Nedjma). Dans Rachida, les terroristes arrivent à la nuit tombée et se pavanent avec arrogance dans le village où se cache Rachida; leur autorité repose uniquement sur la violence qu’ils sont capables de déployer et leur fierté repose sur une hiérarchie excluant les hommes plus âgés et fondée sur l’image d’une masculinité agressive qui ne tolère ni faiblesse ni contradiction. Lorsqu’un client assis à la terrasse d’un café refuse de partir quand le groupe vient pour voler le propriétaire, il le paie de sa vie quelques heures plus tard. Les islamistes de Rachida ne cherchent plus à propager la parole du Prophète ; ils règnent en semant la peur et la mort autour d’eux. Ainsi, les films décrivent-ils le terrorisme comme une question de genre qui tente d’exprimer et de valoriser l’homme en lui donnant plus d’autorité dans une société déjà patriarcale. Il s’agit de faire taire le reste de la société, à savoir les femmes qui sont une cible facile à atteindre par le viol. La mise en scène oppose les hommes et les femmes : les plans d’ensemble montrent la lâcheté des terroristes qui s’affirment individuellement par la force du groupe tandis que les plans rapprochés attestent de l’engagement pédagogique et humaniste de Rachida auprès de ses élèves dans le film de Bachir-Chouikh.

La caméra s’approche du corps des femmes dans Rachida et Papicha comme pour soutenir l’énergie de vie qui les anime et résister à la violence bestiale des terroristes. Les deux films s’attachent à décrire tous les moments de plaisir volés à travers des gros plans sur le corps féminin dont la sensualité envahit l’écran. Plusieurs séquences de Papicha décrivent la solidarité entre les jeunes femmes qui s’amusent ensemble en écoutant de la musique, en chantant du rap, ou en dansant. La caméra filme leur taille et leurs jambes dans des plans rapprochés quand elles défilent ou qu’elles se baignent dans la mer comme par défi de la censure que souhaitent leur imposer les islamistes radicaux à travers le port de la burqa qui efface le corps. Les deux films dressent le portrait de femmes qui s’élèvent contre la radicalisation en utilisant leur corps comme arme de résistance : Rachida déambule dans les rues d’Alger comme pour mieux affirmer la liberté de pensée qu’elle souhaite inculquer à ses élèves tandis que Nedjma invente des robes pour mettre en valeurs des formes féminines. Rachida et Papicha visent à recouvrer l’expérience des femmes, résistantes à un Islam fondamentaliste qui leur est imposé et figures d’une liberté qu’elles s’efforcent de préserver par le choix d’un vêtement à porter ou d’une musique à écouter. Dans FIS de la haine (1992), Rachid Boudjedra écrit son admiration pour ces « femmes modernes [qui] continuaient à faire face, à s’habiller et à agir, comme elles le voulaient. Naturellement. Spontanément. À sourire découvert » pendant la décennie noire. À l’intolérance des discours incantatoires, articulant la peur à la foi, les personnages féminins se créent des espaces de résistance relayés à l’écran par des effets sonores, notamment des musiques interdites par les fondamentalistes islamistes, et des plans sur des horizons qui suggèrent l’appel du large et les rêves d’ailleurs. Les films retracent ainsi une histoire intime des femmes pendant la décennie noire et créent un espace imaginaire où le corps féminin existe dans toute sa matérialité.

Une chronique de Pr. LETORT, parue dans le deuxième numéro de Trait-d’Union Magazine

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