Trait-d'Union

La littérature, un passeport contre l’insoutenable par Jacqueline BRENOT

L’écriture de certains romanciers s’impose d’emblée comme une nécessité vitale face aux carences de la société et à ses dysfonctionnements. L’acte d’écrire, par le biais de la fiction, produit parfois une lumière pour éclairer l’humanité, par une mise à nu des systèmes qui nous enferment et nous manipulent. C’est le cas de celle de Ryad Girod

« LES YEUX DE MANSOUR » DE RYAD GIROD

L’écriture de certains romanciers s’impose d’emblée comme une nécessité vitale face aux carences de la société et à ses dysfonctionnements. L’acte d’écrire, par le biais de la fiction, produit parfois une lumière pour éclairer l’humanité, par une mise à nu des systèmes qui nous enferment et nous manipulent. C’est le cas de celle de Ryad Girod

« Les yeux de Mansour » ne nous quittent pas, nous tiennent en haleine jusqu’au bout, depuis AlSafa Square, cette place de Riyadh, où un homme, Mansour, est sur le point d’être décapité, accompagné des cris d’une foule en délire : « Gassouh ! Gassouh !». Simultanément, le docteur Maârafi a diagnostiqué chez celui-ci une maladie rare qui détruit les neurones. Le narrateur est le témoin impuissant de la prochaine exécution de son ami qui a l’habitude de rouler en Camaro rouge pour aller se perdre en haut des dunes et admirer le désert flamboyant, mais aussi de sa perte progressive de conscience. Lecture à risque… Réflexion politique… quête philosophique… farce moderne de l’existence… autant de pistes supposées, à travers deux trajectoires qui se croisent et nous perdent dans les dédales d’une tragédie jouée d’avance. Dès la scène d’ouverture, le roman s’ouvre sur l’antichambre d’une mort annoncée par l’attente, sur une place de Dirah, « là où la société exécute ses pêcheurs », où le peuple ne cesse de crier « Gassouh ! Gassouh !», « Coupez-le ! Coupez-le !». Juste plus tard, l’annonce d’une maladie rare accompagnée de violentes douleurs qui affecte ce même Mansour, apporte une issue très relative, voire cynique. L’univers redoutable auquel nous convie l’auteur s’écrie à l’encre rouge, dès les premières lignes : « On attend. Tout Riyadh attend ». Le narrateur a planté son décor au cœur de l’insoutenable, celui du sort tragique réservé aux hérétiques du côté de l’Arabie Saoudite. Pour ne pas céder à l’accablement devant cette tragédie à l’antique, l’acquisition « d’une belle Camaro 6.2L V8 rouge capable de monter jusqu’à deux cent soixante kilomètres heure en une quinzaine de secondes » vient rompre l’ambiance morbide. Mais qui est donc Mansour ? Ce descendant de l’Emir Abdelkader, amoureux de soleil couchant sur les dunes, « devenues sa demeure » et d’une mystérieuse Nadine. Qu’attend de haut de son promontoire cet homme atteint d’une maladie rare entraînant la destruction des neurones ? De quoi est-il réellement coupable ? N’y a-t-il pas « quelque chose de plus grand et de plus vaste que tout ce désert qui n’en finissait pas autour de nous, s’interroge le narrateur. Derrière le premier plan féroce de ce récit, ne nous invite-t-on pas à nous interroger sur le sens de nos existences sacrifiées sur l’autel de l’Histoire et de la géopolitique ? Cette question en filigrane avec les cris redoutables qui ponctuent chaque étape du récit, avec parfois en écho « Good bye Sir !», prend l’aspect d’une litanie funèbre. L’auteur mêle les pistes et nous livre à un espace-temps compressé, semé de rappels historiques, comme le séjour embastillé d’Abdelkader et de sa tribu au château d’Amboise, au milieu du XIXème siècle, ou du rapatriement de sa dépouille depuis Damas jusqu’à Alger en 1966, pour un geste très symbolique : « Rendre à l’Etat algérien le fondateur de ce même État ». Ce vertige d’époques mixées, où le narrateur se perd dans sa propre histoire, ses souvenirs et ses connaissances philosophiques, produit un tourbillon où s’enfuir pour échapper à la barbarie de la décapitation et au diagnostic de la maladie dégénérative, paraît vain. Sorte de monstre hybride qui guette Mansour, métaphore de «la bête immonde » qui rôde toujours, compagne des dictatures. En fait, le chef d’inculpation de Mansour n’est pas sa relation adultère avec l’intrigante Nadine, mais ses déclarations jugées hérétiques, notamment cette étrange déclaration : « Je suis lui ». Une phrase jugée inadmissible par le Royaume. Entre deux maux qui menacent Mansour, lequel choisir ou accepter ?… Et un extrait du journal du secrétaire et traducteur d’Abdelkader, Léon Roches, d’évoquer les pouvoirs guérisseurs par des prières de l’éminent Emir. L’intrigue de ce récit évolue vers un défi d’une plaidoirie fondée sur « l’ignorance » du condamné des règles divines et une soumission à un châtiment barbare. Mais l’humour du narrateur en appel encore à un sursaut d’humanité. Ainsi, par un jeu subtil de strabisme et d’écriture, les yeux de Mansour deviennent les yeux du roi Fayçal et d’Abdelkader, lors d’une commémoration des quarante ans de la mort de ce même roi. Avec cet intermédiaire, entre démesure et ironie, l’auteur rappelle une époque rayonnante où l’éducation se pratiquait « dans l’amour et la fierté de la nation ». Des souvenirs partagés entre le narrateur et Mansour au lycée français de Damas illustrent cette période révolue, avec pour intérêt majeur « les vastes mers de l’algèbre de la géométrie, de la physique et de l’astronomie » … un peu à l’image de celui « que pouvait tenir Abdelkader à Pau avec Mgr Dupuch et le général Daumas ». Cette référence au rayonnement passé ne cessera d’éblouir les deux protagonistes, dans leurs virées nocturnes sur les dunes, en évoquant les textes des poètes arabes et des philosophes soufis. Cette qualité d’échange rappelée par le narrateur, « propre à la vitalité spirituelle et intellectuelle de cette fin de XIXème siècle », freine en contrepoint les appels à la mort obsédants : « Gassouh !». Mais d’autres constats philosophiques et politiques s’entremêlent à cette sagesse orientale. L’auteur ne se prive pas d’interroger le devenir des peuples enrichis, depuis «la terrasse du Starbucks d’Al-Faisal Iyad Center », avec : « Où êtes-vous, peuple arabe ?» Dans cette feinte confusion, il arrive même que l’actualité s’en mêle. Ainsi, l’arrivée de François Hollande qui, lors d’une soirée à l’ambassade, évoque la paix pour la Syrie, en présence de Mansour et du narrateur. L’humour et le dérisoire des situations tempèrent la sombre fiction. Nous sommes au cœur des champs de force de ce roman atypique et énigmatique, mais toujours maîtrisé. L’écriture souvent savante de Ryad Girod continue de mêler l’histoire à celle des grands penseurs, pour ne pas oublier les doctrines des philosophes qui ont marqué les pays d’Islam et leur ouverture d’esprit et de tolérance. Ce récit troublant, amer, truffé de références historiques et d’imaginaire débridé, entre violence et burlesque, explore les fêlures de notre époque, dans une région malmenée par l’Histoire. Sous la plume acérée de l’écrivain et la lame du sabre qui guette le condamné, un mélange de conte cruel, de fable prémonitoire, et même à la limite de thriller, nous révèle les incohérences et les monstruosités contemporaines. Derrière « Les yeux de Mansour », trop visionnaires, en surchauffe, cette maladie dégénérative, comme une délivrance ou un exutoire. Et le chaos aperçu par celui qui monte sur la colline en Camaro rouge nous livre souvent à un monde absurde. Livre tourbillonnant, puissamment inspiré, tout à la fois, indignation, défi et réquisitoire de certains systèmes. La littérature par ce récit hors norme, prouve encore son mode de résistance à la noirceur d’une perception collective dominée et entretenue par l’image et certains médias. Et les dernières paroles d’Abdelkader prononcées en conclusion semblent livrer un message de sagesse. Lisons jusqu’à plus soif pour ne pas mourir trop vite d’amertume et de désenchantement.

J. B.

« Les yeux de Mansour » de Ryad Girod Barzakh (2018) Ryad Girod est né à Alger en 1970 où il vit et travaille actuellement comme Professeur de Mathématiques au Lycée International d’Alger. Il a enseigné à Ryadh et à Paris. Il est l’auteur de deux récits : « Ravissements » chez José Corti (2008) Barzakh (2010) et « La fin qui nous attend » Barzakh (2015).

Auteur

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Jacqueline Brenot est née à Alger où elle a vécu jusqu’en 1969. Après des études de Droit, de Lettres Modernes et de Philosophie, elle devient Professeur Certifié de Lettres en Lycées, Collèges et Formation Adultes du Greta à Paris et dans la région parisienne. Conceptrice et animatrices d’ateliers d’Écriture et de Théâtre et de projets nombreux autour de la Citoyenneté, Jumelage de villes, Francophonie. Plasticienne avec le groupe Lettriste d’Isidore Isou. Assistante de projets de l’Astrophysicien et Plasticien, feu Jean-Marc Philippe (www.keo.org). Auteure de nouvelles et poèmes inédits, elle a publié « La Dame du Chemin des Crêtes-Alger-Marseille-Tozeur» chez L’Harmattan en 2007,dans la collection « Graveurs de Mémoire ». Participe à des ouvrages collectifs, comme « Une enfance dans la guerre » et « À L’école en Algérie des années 1930 à l’Indépendance » chez les Éditions Bleu Autour. Des nouvelles et de la poésie à la « Revue du Chèvrefeuille étoilée ». Chroniqueuse à l’hebdomadaire Le Chélif depuis février 2018, a publié « Œuvres en partage » Tome I et II, présentés au SILA 2019 à Alger.

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