Trait-d'Union Magazine

Le parler algérien, une langue à prendre par la culture qui domine le moment

C’est par la force des armes que les Français ont colonisé l’Algérie. Mais, le moyen le mieux approprié pour pénétrer dans la société algérienne était la langue. Quel langage fallait-il adopter pour établir un champ de communication convenable entre les nouveaux colonisateurs et la population autochtone ? Sachant que durant le règne des Ottomans en Algérie (1512-1830), les langues officielles écrites étaient l’arabe et le turc. L’arabe, langue de contact, couvrait les domaines culturel, intellectuel, didactique et social (poésie, chant, contes, enseignement, lieux publics, commerce,…).

Le Turc, langue d’autorité, donnait son vocabulaire à tout ce qui avait un rapport direct avec le pouvoir en place (institutions étatiques, diplomatie, administration, armée, hiérarchie des postes de responsabilité,..). Il y eut l’introduction d’une multitude de termes turcs liés initialement aux choses importées de Turquie. Il y eut également la fusion entre beaucoup de mots turcs et arabes pour ressortir une mixture langagière appelée Arabe ottoman, laquelle était une langue pratique dans les centres urbains. Toutefois, ces deux langues écrites majeures ne s’impliquaient pas vraiment dans l’affairisme communautaire algérien. Elles étaient des outils utiles seulement aux démarches protocolaires administratives. Autrement, la langue populaire largement usuelle était orale. La sphère linguistique algérienne était diverse dans sa forme dialectique, complexe dans sa disparité géographique et culturelle et profonde par ses racines ethniques et historiques.

D’une part, Tamazight, avec ses différents variants régionaux, constitue le parler original du pays. Dispersée à travers tout le Maghreb et concentrée dans les régions montagneuses et sahariennes, cette langue maternelle a très peu subi l’influence des invasions linguistiques successives durant son histoire. Tamazight a toujours préservé son authenticité libyque sans être altéré par les nombreux idiomes qui ont accompagné les maintes civilisations étrangères. Mais, cette langue primaire n’a jamais pu s’imposer comme une langue principale car le pays a toujours été dominé par des cultures venues d’ailleurs. D’autre part, il existait un langage oral varié avant la venue des Français en Algérie. C’était une sorte d’ «interlangue» ciblée par l’alliage des dialectes locaux et de la langue hégémonique qui était l’Arabe. Ce parler intermédiaire s’est formé de manière naturelle et spontanée avec le passage des siècles. Il est structuré autour de la langue arabe avec, selon les régions, des rajouts de terminologies berbères, espagnoles, maures, turques, bédouines et même des restes de brindilles romaines. C’est l’argot algérien, la «Daridja», la langue de tout le monde, celle que les Français vont élire comme une langue de contact pour apprivoiser la population indigène. Le Français sera une langue conventionnelle d’Etat, mais pas un instrument d’accord entre les innombrables ethnies locales.

La «Daridja», dite communément «l’Algérien», est une langue véhiculaire orale réceptive, intensifiée par les vagues lexicales des différentes langues qui se sont relayés dans le Maghreb. Elle comprend un espace verbal riche d’histoire et fort d’une infinité de terminologies plurilingues. Une langue véhiculaire est une forme d’expression illusoire, créée à la base d’une langue maternelle pour aboutir à un système de communication arrangé entre différentes langues afin de mettre en place une tribune de dialogues compréhensibles. Ainsi, le parler algérien contient une part de chaque ère historique que le pays a connue. On y trouve des mots grecs ou carthaginois, des locutions latines ou byzantines, des termes espagnols ou italiens, des formules turques ou andalouses, des expressions subsahariennes ou africaines, mais surtout du verbe arabe à cause de l’adaptation parfaite de la langue du Coran dans le Maghreb.

En raison de son statut de langue sacrée, de sa représentation dans un système d’écriture et de son irruption dans des arts majestueux comme la calligraphie ou la littérature, l’Arabe s’est vite positionnée comme une langue maternelle à côté de Tamazight. Elle a envahi l’oralité en Afrique du Nord de façon extraordinaire. Une importante partie du lexique du parler algérien s’est arabisée progressivement, même les mots des autres langages ont prit des extensions syllabiques arabophones qu’on retrouve, par exemple, dans la formation du pluriel ou du féminin des noms berbères ou étrangers. Comme la «Daridja» est une langue véhiculaire anarchique, toutes les associations des phonèmes métissés dans le désordre retrouvent leur signification et leur place prépondérante dans les discours quotidiens.

A leur arrivée, les Français devaient à leur tour composer, et avec Tamazight et avec le cumul langagier fourni dans le registre de la «Daridja». Il leur fallait bien une langue motrice pour exécuter leur projet afin de vulgariser leur culture et d’imposer leurs idéaux dans le pays. Au sujet de la langue, il faut savoir que les nouveaux colonisateurs européens n’étaient pas tous de souche française. Il y en avait des Espagnols, des Italiens, des Portugais, des Corses, des Maltais et même des Slaves. Chacune de ces communautés d’arrivants avait sa propre langue maternelle qu’elle devait frotter au langage populaire déjà en vigueur, la «Daridja». En plus, les colons français n’étaient pas tous des utilisateurs de la langue française, cette dernière n’était pas encore la langue nationale totalitaire en France. Les Français qui s’installaient en Algérie venaient de différentes régions et parlaient une variété de langages : Provençal, Francique, Breton, Normand, Occitan, Basque, Catalan et d’autres.

La «Daridja» va se nourrir et s’épandre avec le flux lexical de ces langues régionales occidentales. Elle va aussi les contaminer avec sa morphologie et ses caractères phonétiques orientaux. Etant une langue hospitalière, le parler algérien devient automatiquement une langue maternelle à laquelle les nouveaux dialectes européens vont se fusionner, du moins dans le vocabulaire essentiel, pour inventer d’autres codes expressifs qui deviendront, eux-mêmes, des nouvelles langues véhiculaires à force de répétition et d’habitude.

Mais, avant que le Français ne devienne une langue importante en Algérie du point de vue populaire et géostratégique, c’est-à-dire avant que les Français n’établissent un rapprochement avec la globalité de la population autochtone, il était d’abord nécessaire d’appliquer un système de correspondance verbale propre aux européens eux-mêmes. Il fallait affabuler du parler homogène avec des terminologies agencées de manière à édifier un terrain de connexion complice entre les colons des différentes régions de France et d’Europe. C’est ainsi que plusieurs jargons spéciaux ont pris place parmi les regroupements des communautés européennes. Ces langages coloniaux comprenaient, entre autres, le Français, une ou plusieurs langues européennes, l’Arabe et aussi le Berbère.

Le Pataouète est un dialecte oral typiquement colonial, le plus connu dans son temps à cause de sa déclinaison à partir de «Bab el oued», le quartier le plus populaire d’Alger. D’ailleurs c’est du glissement du nom de «Bab el oued» que cette langue inventée tient son nom. C’est la jonction du mot catalan «patuès», qui veut dire patois, et le nom arabe de ce quartier mythique. Ce qui veut dire qu’il s’agit du patois de «Bab el oued», une sorte de Javanais qu’on ne comprendra jamais ailleurs. Un mélange de Catalan, de Français, d’Espagnol et d’Arabe. Les locuteurs de ce créole algérien avaient une place particulière dans la société algérienne. Ils étaient à la même distance des indigènes et des Français de souche.

Le Sabir est un autre modèle de communication orale considéré comme colonial. En usage depuis le 16eme siècle par les marins français en Asie, ce type langagier est importé en Algérie dès le début de la colonisation du Maghreb. Le mot «Sabir» est une altération du verbe espagnol «saber» qui veut dire «savoir». Ce langage était en vogue dans les villes côtières algériennes, portuaires surtout. A la base de la langue française, c’est un composite de dialectes provençaux, d’Espagnol, d’Italien, contenant quelque peu de locutions arabes, grecques et turques.

Le (ou La) Linga Franca, dit aussi Langue Occidentale, est un autre langage colonial mixte à caractère oral. Proche du Sabir, il est différent par sa dimension universelle de langue d’échanges commerciaux en Méditerranée. Né au 13eme siècle suite au business maritime établi entre les royaumes européens et l’empire musulman, ce parler est introduit en Algérie après 1830. Bien que son éventail linguistique soit plus varié, car composé de langues latines, de Néerlandais, d’Anglais, de Portugais, de Finnois et d’autres langues germaniques, le volume des locuteurs du Linga Franca se limite seulement aux commerçants et aux hommes d’affaires de langues maternelles diverses.

Pendant l’existence de ces dialectes coloniaux, la «Daridja» algérienne s’est toujours montrée majoritaire par le nombre de ses usagers. Les populations indigènes ne se mêlaient pas des affaires des européens, ces derniers avaient leurs cercles linguistiques fermés sur eux-mêmes.

Néanmoins, tous ces langages argotiques coloniaux se sont éteints à partir du début du 20eme siècle, parce que la langue française a fini par s’imposer comme une langue nationale en Algérie, dans la documentation écrite comme dans le parler oral. L’école française s’est amplement implantée pour rendre à la langue classique le rôle d’un outil de communication général. Les générations suivantes des colons ont carrément délaissé les jargons maternels de leurs origines européennes au profit d’un Français qui émerge en force comme un conducteur de la civilisation moderne.

La colonisation et les mouvements migratoires humains ont généreusement contribué à l’épanouissement de la langue française. L’espace francophone prit l’ampleur d’une puissance culturelle, scientifique, politique, diplomatique et économique notamment grâce à la divulgation universelle du Français dans une grande partie du monde. Le Français est devenu la langue nationale de plusieurs pays, il est donc un symbole principal de leurs identités. Il est abondamment intégré dans le schéma linguistique local des clonies soumises à l’autorité française, le parler algérien n’échappera pas à cette réalité.

Effectivement, la présence des Français en Algérie a laissé des empreintes profondes dans le parler algérien. Par des mesures identitaires et idéologiques irrévocables, l’Arabe classique et relativement Tamazight ont bien résisté à l’envahissement de la langue de Molière, ce qui n’a pas été le cas pour la «Daridja». Cette langue populaire déborde de mots français car c’est la culture occidentale qui domine toujours, malgré la fin du colonialisme et l’éternel projet en œuvre pour l’arabisation des moeurs algériennes.

Le programme de l’arabisation, commencé en 1975, connaît des relances périodiques qui s’intensifient avec les changements politiques et idéologiques qui s’effectuent à l’intérieur du pays, mais aussi selon le rythme des rapports diplomatiques entre l’Algérie et France. Le plan concerne des réformes introduites dans le système éducatif algérien et dans l’ensemble des services administratifs étatiques. Il envisage le remplacement du Français par la langue anglaise comme une seconde langue et l’effacement systématique de la suprématie francophone en Algérie. La revalorisation de Tamazight et sa reconnaissance comme langue nationale dans la constitution du pays est aussi un objectif qui explique la lute de cette langue pour recourir a son statut naturel de langue maternelle. Plus loin, ces révisions identitaires et cette opération de décolonisation linguistique compromettent aussi le parler algérien qui pèse un taux considérable de vocables français.

Arabiser l’aire linguistique algérienne et l’adoption de l’Anglais comme un soutien civilisationnel sont des défis énormes. Ces permutations linguistiques sont des affinités à long terme qui exigent un important dispositif humain et matériel. Défaire le parler algérien de ses signes francophones semble être un challenge intenable, en regard de la pénétration culturelle française dans les moindres détails des coutumes du citoyen algérien. Sur ce point, il faut remarquer que la force de la langue est plus imposante que l’arsenal militaire, et que le poids de l’histoire est un fardeau mémorial qui conditionne toutes les perspectives futures de la nation.

Actuellement, il existe trois types de locuteurs distincts en Algérie : les Berbérophones, les Arabophones et les Francophones. Ces groupes peuvent bien maîtriser l’une ou l’autre, ou même les trois langues à la fois. Ils ont, cependant, tous en commun le parler de tous les jours, la «Daridja». Ce langage unanime englobe les trois langues et parfois plus. Flexible et intelligent, il produit des expressions avec du Kabyle francisée, du Français arabisée ou inversement. Rebelle et libertaire, il combine arbitrairement des phonologies difformes qui ne respectent aucune règle syntaxique. Publique et populaire, chacun y trouve les traits de sa vocation linguistique dans ses paroles qui appartiennent à la nature. Banal et disponible, il est le parler providentiel de ceux qui n’ont jamais étudié de langues.

Au milieu des bouleversements d’une véritable guerre linguistique froide, la «Daridja» poursuit sont chemin comme une rivière qui coule en emportant les particules qu’elle rencontre dans son sillage. Elle s’abreuve des fragments sonores audibles et décrit les images visibles pour déclamer des sens avec des expressions improvisées. Toujours en mouvement perpétuel, elle s’alimente des événements et des faits divers du quotidien. Elle exploite pour cela l’actualité réelle, les produits diffusés par les divers organes médiatiques et artistiques, ainsi que les informations fournies par les réseaux du monde virtuel.

Finalement, qu’il soit colonial ou post-indépendant, le parler algérien est un système de communication démocratique exemplaire, il a toujours prêté sa voix à la majorité des locuteurs. Avec sa qualité de réservoir perméable et variable, il s’est toujours soumis à l’ordre de la culture qui domine le moment.

Auteur

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Abdelkader Guerine est un poète et écrivain algérien auteur de plusieurs recueils de poésie parus chez Dar El Gharb. Il est aussi journaliste après une longue carrière dans l'enseignement. Passionné aussi par l'art, il a fait également ses débuts dans la peinture pour exprimer des émotions étrangement douloureuses pour teindre les mots de couleurs riches de vie. Après son premier recueil, l'Ombre de l'eau, où l'auteur essaie de traduire poétiquement l'existence comme un cadeau dont l'homme n'est jamais satisfait, il n'est pas maître d'un destin qu'il n'a pas choisi, il subit le temps et passe comme une ombre à coté de la vie. L'Ombre de l'eau voulant simplement dire l'ombre de la vie. La Fumée du vent est un deuxième recueil que le poète livre avec des images somptueuses de rêves joyeux que la réalité ne sait pas admettre, car la vie est trop courte et éphémère pour porter le bonheur que l'éternité entière n'a jamais réussi à définir correctement.

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