Trait-d'Union Magazine

Le parler algérien et la littérature : L’oral, une littérature qui refuse de dire son nom.

Historiquement, les anthropo-linguistes et les philologues qui s’intéressent aux anciens langages humains pensent que c’est le Berbère qui couronnait l’espace langagier oral en Afrique du Nord pendant l’ère antique. Ces chercheurs ont du mal à localiser cette langue maternelle dans le temps. Toutefois, on suppose que le Berbère ait été accolé progressivement avec les langues anciennes parlées autour du bassin méditerranéen à travers les interpénétrations humaines du voisinage, des voyages, du commerce et des guerres.

Le clonage des différentes cultures procède à chaque fois à l’écoulement de nouveaux langages intermédiaires qui réconcilient les interlocuteurs hétérogènes autour d’un parler commun. Avec le temps, le panache langagier concentré de Berbère a certainement été influencé par le Phénicien, le Grec et le Latin qui ont alternativement appréhendé le nord du Maghreb jusqu’à l’antiquité tardive. Un parler brassé avec les langues de ces multiples ethnies respectives s’est constitué au cours du temps. Avec la pratique et la généralisation de ce langage substrat, au début artificiel, il finit par se répandre en devenant une langue orale naturelle. A cause de la dominance de la langue latine, ce parler nord africain était désigné de langue « Punique de Numidie », par distinction de sa soeur punique parallèlement fonctionnelle en Europe.

La révélation du Judaïsme et du Christianisme au Maghreb a aussi renforcé l’oralité locale, pas seulement avec les idées religieuses et mystiques, mais également avec du vocabulaire hagiographique et historique. Plus tard, l’arrivée de l’Islam va complètement révolutionner le paysage socioculturel antique et imposer l’hégémonie de la langue arabe dans toute la région. Dans la foulée fantastique de l’islamisation de l’Afrique du Nord, l’ancien Punique sera arabisé et la langue arabe culminera énormément le parler local avec son lexique et ses structures syntaxiques.

La langue occidentale qui y régnait sera écrasée et oubliée car l’oralité n’a pas de mémoire, elle ne retient que le glossaire des choses en cours. Elle s’invente et se reproduit tout le temps, elle assure sa continuité par sa mobilité constante et par la longévité de la culture qui l’enveloppe. L’arrivée en Afrique du Nord des musulmans d’Andalousie après la chute de Grenade va sublimer le langage oral avec des termes maures qui rajouteront du sens et de la consistance à l’art du savoir parler. L’oral devient plus populaire sous la tutelle d’une langue arabe fabriquée, de niveau inférieur par rapport au classique, entachée de termes étrangers, rongée d’irrégularités grammaticales et parsemée de notions morphologiques héritées de l’histoire. Ce parler actif et très vulgarisé au Maghreb était nommé le « Meghribi », l’oral maghrébin.

Dans la période moyenâgeuse, le pays a vécu l’intrusion séquentielle des Portugais, des Espagnols et des Turcs qui ont chacun laissé des traces de sa langue sur l’édifice du support oral « Meghribi ». L’envahissement de l’Afrique du Nord par le colonialisme dans les temps modernes n’était pas avec les armes seulement, c’était aussi avec la langue : le Français. Le pouvoir colonial a investi les gros moyens matériels, techniques et humains afin de normaliser sa langue dans la sphère linguistique algérienne. Le challenge est titanesque, mais l’exploit est une réussite à la fin. La langue française s’est frayée un espace abondant en introduisant la culture occidentale moderne dans un monde globalement fait de vieilles traditions ancestrales.

Du coup, le Français a bousculé l’Arabe et le Berbère, lesquels sont réduits à des langages d’utilité moral et folklorique, car ces langues ne possédaient pas les moyens adéquats pour faire face à l’agression langagière coloniale. Seul le parler algérien a tenu le bon profit de la langue française pour épancher son contenu de paroles de mode civilisé. Mais, le « Meghribi francisé » a complètement perdu de son charme oriental et de son exotisme fantaisiste. Il est devenu un cafouillis de résonance occidentale mêlé à une audition orientale et à d’autres tamisages d’accents décousus.

Dans la confusion des cultures, le « Meghribi » change son nom et devient la « Daridja ». Un nom tiré du verbe arabe « Daradja » ou « Adardja » qui s’explique par « glisser » ou « faire glisser » dans un sens plus ou moins figuré. Le qualificatif mérite sa place puisque la « Daridja » est conçue à partir du glissement de mots de différentes langues, et d’autres qui sont sommairement inventés, dans le récipient d’un même langage. Elle joue bien son rôle d’outil de contact rassembleur malgré sa forme variable. Elle est toujours vivante, toujours en évolution, les attaques externes concédées de toutes parts enrichissent à chaque fois le volume et la qualité du parler constamment en composition. Un parler auquel il ne manque que l’écriture pour se joindre à l’univers prestigieux de la littérature. Néanmoins, à voir son pesant social et sa popularité presque totale dans la société algérienne, on se demande si la « Daridja » n’est pas inscrite depuis longtemps déjà dans le catalogue littéraire malgré sa condition orale.

Lorsqu’on compare le parler et la littérature, on distingue vite une incompatibilité entre les sens de ces deux matières. D’un côté, le parler est un exercice oral qui n’a pas d’écriture et qui peut être transcrit phonétiquement avec n’importe quel alphabet. Sans lois syntaxiques ou règles linguistiques, l’oralité repose son objectif sur le champ contextuel et sémantique, sans se soucier des règlements linguistiques des formulations discursives. Estimé comme un langage véhiculaire façonné avec des manipulations langagières sommaires, le style verbal est donc rangé dans la case des « non-langues ». D’un autre côté, il y a la littérature qui nécessite le matériau d’une langue littérale pour se concevoir une existence. Compte tenu de cette observation comparative, l’interrogation qui peut surgir se pose sur la possibilité, ou non, de faire de la littérature avec une « non-langue ».

Autrement dit, peut-on produire de la littérature avec le parler algérien, avec la « Daridja » ? Difficile de cerner la signification exacte du mot « oralité ». Pour en avoir une idée relativement précise, il est recommandé de faire recours à son adjectif afin de cadrer le signifié dans un concept déterminé : tradition orale, discours oral, examen oral ou bien invitation orale. Sachant que ce mot est souvent matérialisé en comparaison avec son contraire qui est le mot écriture. Parler et écrire, ne sont-ils pas les deux revers de la même médaille ? Existe-t-il donc une littérature orale ? Une « Daridja » littéraire ?

Les conclusions des spécialistes en lettres divergent sur la fixation des dialectes parlés entant que langues et sur l’hypothèse de leur attribuer les valeurs exclusives du domaine littéraire. Selon Claude Favre de Vaugelas, grammairien et sociologue français (1585-1650), l’un des fondateurs de l’académie française, la non-langue ou l’oral serait conciliable avec l’exercice littéraire. Il pense que l’oral et l’écrit sont mutuellement assimilables et que l’écart entre ces deux voies de communication est un creux qui réside dans l’imaginaire collectif.

En effet, depuis l’invention de l’écriture et sa majoration comme un agent entraîneur de civilisation impérieux, ce département était d’abord la propriété de l’élite lettrée seulement. L’écrit était désigné de « beau langage ». Le commun du peuple était pour longtemps minoré au stade primaire de l’audition. Cette séparation des styles de communication, discriminatoire dans son fond, est ancrée dans la psyché humaine. Les humains la relayent comme un héritage d’ère en ère, le conflit silencieux de langue et non-langue demeure un sujet d’étude qui n’a toujours pas trouvé une résolution définitive.

A suivre …

Auteur

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Abdelkader Guerine est un poète et écrivain algérien auteur de plusieurs recueils de poésie parus chez Dar El Gharb. Il est aussi journaliste après une longue carrière dans l'enseignement. Passionné aussi par l'art, il a fait également ses débuts dans la peinture pour exprimer des émotions étrangement douloureuses pour teindre les mots de couleurs riches de vie. Après son premier recueil, l'Ombre de l'eau, où l'auteur essaie de traduire poétiquement l'existence comme un cadeau dont l'homme n'est jamais satisfait, il n'est pas maître d'un destin qu'il n'a pas choisi, il subit le temps et passe comme une ombre à coté de la vie. L'Ombre de l'eau voulant simplement dire l'ombre de la vie. La Fumée du vent est un deuxième recueil que le poète livre avec des images somptueuses de rêves joyeux que la réalité ne sait pas admettre, car la vie est trop courte et éphémère pour porter le bonheur que l'éternité entière n'a jamais réussi à définir correctement.

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