Trait-d'Union

Le pardon, la grâce des mères

En France les féminicides sont devenus une banalité médiatique. En écoutant la litanie des statistiques, je ne peux m’empêcher de revenir à mon enfance, et à ce sinistre jour bien particulier. Les souvenirs sont parfois aussi douloureux que les actes.

La cour est inondée de lumière. Dans cette maison de pierre, seule la treille harcelée par les guêpes apporte un zeste de fraîcheur. Il est près de seize heures en cette fin d’été caniculaire. Hamid s’ennuie du haut de ses dix ans. Il préfère l’école à ces interminables vacances estivales.  Il est pressé de voir son père s’en aller au village. Il se sent plus à l’aise en son absence. Quand il n’est pas là, toute la maisonnée respire. 

Pour l’instant le père est perché sur l’unique chaise de la maison, réservée à son seul usage. Il ajuste son turban doré puis lisse sa fine gandoura en lin.

La mère est à même le sol, assise inconfortablement sur une natte en osier. Dans son libass défranchi, elle sert le goûter, café au lait et galette, tout en parlant. Elle semble protester mais l’enfant ne comprend pas la cause de la dispute.  Quand elle ose élever la voix, le plus souvent c’est pour réclamer un peu plus de victuailles pour ses six enfants. Le père ne supporte pas d’être pris en défaut. Surtout par une femme. De l’argent il n’y en a plus, peste-t-il. Pourtant tout le monde sait qu’il dépense beaucoup au café maure. 

Hamid craint cette montée de tension entre ses parents.  Subitement le drame se noue. La cafetière vole en éclats, le garçonnet sursaute. Il voit son père penché sur sa mère à laquelle il administre une volée de coups sur le visage. Avec les poings ! Une violence bestiale comme s’il avait envie de la tuer. Ce n’est pas elle qui crie mais lui : comment cette fille de Satan ose-t-elle lui tenir tête ?

La mère ne se protège même pas, résignée, habituée. C‘est dans l’ordre des choses, c’est dans l’ordre de Dieu. L’enfant fixe le sol, tétanisé. Il ne veut pas voir les dégâts, il voudrait fuir mais ses jambes sont paralysées, il voudrait crier mais sa gorge est sèche, de colère et de peur. Il a honte.  Il se terre dans son coin et tente de se faire oublier derrière le tronc du figuier.

Hamid respire, le père a pris son bâton noueux, il va rejoindre le village et ses copains de dominos. Une trêve de quelques heures. Un regard vers sa mère. Elle est prostrée sur sa natte, sans un mot, le regard vide. Son visage s’est transformé en une bouillie violette, tuméfiée, un mince filet de sang suinte de ses lèvres.  Que va-t-elle faire ? Pleurer, sûrement pas, ses yeux sont secs depuis longtemps.
Puis, enfin, elle semble se réveiller.  Elle se précipite sur son coffre en bois, en extirpe son haïk et un baluchon comme si elle s’y était préparée à l’avance. Elle interpelle Hamid.

-Yallah yallah, vite accompagne-moi chez tes oncles, je ne peux plus vivre dans cette maison.

Hamid est heureux.  Il a toujours aimé la compagnie de ses riches cousins maternels. Les frères de sa mère sont plus gentils, moins sévères et généreux. Leurs enfants ont toujours de l’argent de poche. Et puis chez eux on peut manger à satiété.  Une seule ombre au tableau. Il a honte du visage ravagé de sa mère.  

Pendant ce temps au village, les oncles vont contacter le père pour lui faire la leçon. Hamid se demande s’il ne faudrait pas le dénoncer aux moudjahidines de la liberté. Mais qui en a vu ?   L’enfant est confiant. Il passe une quinzaine de jours agréables à jouer avec ses cousins et à manger à sa faim. 

  Hamid appréhendait le retour sous le toit du bourreau. Il avait bien raison. Une colère froide le saisit dans tout le corps quand il voit ses parents plaisanter et rire ensemble comme si ce cauchemar n’avait jamais existé.  A l’évidence ils se sont réconciliés. Sa mère, la victime, a passé l’éponge.  Sa lâcheté le désarçonne. Mais comment peut-on manquer ainsi de dignité ?  Plus tard elle lui expliquera que si elle a excusé son bourreau c’est pour le bien de ses enfants. Car la mère, il le réalise plus tard, est un réservoir d’abnégation infini. Pour ses petits, elle sacrifie sa santé et son honneur. Du jour au couchant, il a vu la mère de ses jours pétrir la galette, laver, rincer, coudre, tisser, cuisiner, couper le bois, entretenir le feu, le feu oui, l’âme du foyer. Sans jamais se plaindre. Elle est créatrice puisqu’elle invente des plats insensés les jours de disette pour nourrir sa nichée.  Elle est pro créatrice puisqu’elle a mis au monde une dizaine de frères et sœurs qu’elle a su élever jusqu’à l’âge de l’envol.  Malgré toutes ces avanies, sa magnanimité reste intacte. Elle a le cœur assez grand pour pardonner. C‘est en cela que réside sa dignité.


Pardonner, oui se dit l’enfant. Mais lui n’oubliera jamais.

Djilali BENCHEIKH

Djilali Bencheikh est né aux Attafs dans la vallée du Chélif. Journaliste et écrivain il est l’auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages et de nombreuses nouvelles chez Elyzad, Barzakh, et Bleu Autour. Son opus avec Sophie Colliex Le pays de ma mère a paru au Chèvrefeuille étoilée en 2019. Son ultime roman Le treillis et la minijupe est publié en Algérie aux ed El Kalima.  Il vit en France depuis 52 ans. Il a 76 ans.

Auteur

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Directeur de la publication de Trait-d’Union magazine. Membre fondateur, Ex-président et actuel SG du CLEF Club Littéraire de l’Étudiant Francophone de l’université de Chlef. Journaliste et chroniqueur à L’hebdomadaire LE CHÉLIF. Membre du jury étudiant du Prix Goncourt choix de l'Algérie 1ère édition. Enseignant vacataire au département de français UHBC.

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