Trait-d'Union

LE LECTEUR ALGERIEN, EST-IL ARABOPHONE ?

L’idée de cette modeste réflexion a germé dans mon esprit lorsque j’ai lu cette phrase du célèbre écrivain algérien bilingue Rachid Boudjedra qui a déclaré ceci dans une interview qu’il a accordée à un journal syrien : « Mon prochain roman sera en français parce que les arabophones chez nous, en Algérie, ne sont pas des grands consommateurs de livres ».

Une déclaration qui, certainement, ne peut être considérée d’emblée comme l’amorce d’une polémique dans les milieux littéraires. D’abord, parce qu’elle a été dite par l’auteur de «l’Escargot entêté» qui nous a habitués, toujours, à dire les choses telles qu’elles sont, et de mettre le doigt sur là où se trouve le mal. Ensuite, parce qu’il y a peu de gens qui s’intéressent à ce que des penseurs et des philosophes comme Boudjedra disent ; seules leurs croyances religieuses et leurs vies privées intéressent les faux dévots et autres gardiens du Temple. Ce qui n’est pas mon cas, car la déclaration de notre écrivain m’a poussé à faire un vrai travail d’investigation sur le sujet.

Je me suis déplacé à une grande librairie dans ma région et, en y faisant le tour des rayonnages, j’ai constaté que la majorité des livres exposés sont en français, chose qui ne m’a, d’ailleurs, pas étonné connaissant l’engouement du public francophone pour la lecture. J’ai posé la question de manière directe au vendeur qui est en-même temps propriétaire de cette librairie : « Pourquoi y a-t-il chez vous autant de livres en français qu’en arabe ?». Il m’a répondu en souriant : « Je ne me suis jamais posé cette question, mais je vais vous répondre pourquoi. D’abord, la majorité de mes clients sont des vieux bouquineurs, et quand je dis vieux, cela veut dire que ce sont des gens qui étaient forcément à l’école française et qui sont presque nuls en langue arabe. Il ne faut pas oublier aussi que, pour eux, les premiers textes littéraires algériens étaient rédigés en français, comme « Le fils du pauvre » de Mouloud Feraoun, etc. ». J’ai abusé un peu de la gentillesse du bonhomme et lui ai posé une autre question : « Donc, si j’ai bien compris, vous n’avez pas des clients jeunes ?». « Si, il y en a des jeunes lecteurs, mais je vais vous étonner, ce sont les enfants des vieux dont je viens de vous parler. Ils ont hérité non seulement l’amour de la littérature et de la culture livresque, mais aussi l’amour de la langue française », explique-t-il. Je ne m’avoue pas pour autant vaincu et je lui pose une autre question, tendancieuse celle-là : «J’ai remarqué, là-bas au coin, des livres d’Ahlem Mostaghanemi (une auteure algérienne arabeophone), font-ils exception?» Et tout de go, il me réplique : « Oui Ahlem fait l’exception chez moi, puisqu’il y a quelques jeunes lectrices qui viennent chercher ses livres ».

Dans ce premier lieu que j’ai visité, j’ai pu constater les choses suivantes : d’abord, les grands «avaleurs» de livres sont les enfants de l’école française qui ne lisent qu’en français par amour à cette langue et par ignorance de la langue arabe, substituée par la langue maternelle qui est l’arabe dialectal (ou le berbère dans d’autres régions du pays). J’ai conclu également que les bouquineurs de la jeune génération sont majoritairement francophones, parce qu’ils ont hérité cette habitude de leurs parents, qui furent, eux, les enfants de l’école française (coloniale ou post-coloniale jusqu’aux années 70’), en profitant de la présence des ouvrages francophones dans la bibliothèque de la maison. Enfin, j’apprends que c’est la nouvelle vague de lecteurs ou plutôt de lectrices qui sont plus au-moins arabophones. Cela est une évidence, car l’arabe est la langue la plus usitée par la jeune génération algérienne. Cependant, il y a une affirmation qui a attiré mon attention dans les déclarations du libraire : «Les jeunes lectrices». Est-ce à dire que les personnes qui lisent des auteurs comme Ahlem Mostaghanemi sont des femmes, des adolescentes ou des jeunes filles qui cherchent à guérir leurs toutes premières blessures sentimentales en lisant « Le noir te convient », ouvrage plus connu en France sous le titre de « Les femmes ne meurent plus d’amour ».

Une semaine plus tard, je me suis rendu au café littéraire où j’ai assisté à la conférence d’un écrivain algérien de Montpellier, Youcef Blidi dit «Youcef Tounsi». Cet auteur originaire d’Alger a présenté son dernier roman intitulé : «Les cendres froides» édité chez APIC.

À l’aise grâce au débat de haut niveau qui a suivi la présentation de son roman, l’auteur nous a parlés de ses débuts d’écrivain. Lui, l’ingénieur de formation, a raconté les difficultés qu’un jeune universitaire, avec une formation purement scientifique, peut subir « quand il veut se baigner dans le monde littéraire ». Il nous a parlé, d’abord, de la non-disponibilité de romans à l’époque en Algérie. Il a signalé qu’il y avait pénurie de livres intéressants et que, dans les étals des libraires, on ne trouvait que des romans russes, comme ceux de Fiodor Dostoïevski, etc. Mais le plus intéressant dans son intervention est que sa génération ne pouvait se passer de la langue française. « C’était l’unique langue et donc l’unique choix devant nous vu que notre cursus scolaire et universitaire s’est fait quasi-exclusivement dans cette langue », avait-il fait remarquer.

Après cette rencontre, j’ai à nouveau fait le point de la situation en matière de lecture : la génération post-coloniale a reçu une formation en langue française. Le français, à cette époque-là, était la langue d’enseignement officielle, et cela a donné comme résultat une génération majoritairement francophone. À la même époque, il existait quelques rares écoles où l’enseignement se faisait en arabe, mais elles faisaient à des difficultés énormes en raison de l’absence d’enseignants, de programmes et de perspectives professionnelles après la formation. De même, les livres disponibles à l’époque étaient traduits mais en français et non en arabe, cela a participé, à son tour, à l’instauration de la francophonie dans l’esprit d’une génération qui n’a pas vécu sous l’occupation française mais qui a connu le français comme langue d’apprentissage. Tout cela a permis l’émergence d’un grand nombre d’écrivains algériens francophones post-coloniaux.

En faisant une synthèse globale sur la situation linguistico-littéraire en Algérie, j’ai constaté qu’après plus d’un demi-siècle d’indépendance, et malgré l’apparition de nouveaux écrivains arabophones, le français demeure la langue littéraire par excellence. Serai-je objectif si je dis que les utilisateurs de cette langue sont restés objectifs en abordant les sujets socioculturels de leur pays, contrairement à leurs confrères arabophones dont on ne doutera pas du caractère chauvin de leurs écrits sauf quelques rares esprits ouverts résolument sur la modernité, à l’image d’Ahlem Mostaghanemi, Waciny Laaredj ou Amin Zaoui entre autres ? Je voudrais bien que l’on me contredise sur ce dernier point. Sans insultes et sans invectives.

Adel Hakim

adelhakim@traitdunionmagazine.com

Chronique parue dans la première édition de Trait-d’Union magazine.

Lisez Trait-d’Union magazine 1 : traitdunionmagazine.com/numeros/tu1/

Photo de Yacine BOUGHRIET: instagram.com/templedulivre

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