Trait-d'Union

Le digital au féminin

« J’ai eu le plaisir d’interviewer Olfa Dabbebi, une jeune illustratrice et designer graphique qui a fait preuve de beaucoup de courage et de détermination pour vaincre sa maladie et pour se prouver dans un domaine qui essaie de se faire une place en Tunisie. Je vous laisse lire et contempler les tableaux de notre artiste atypique, et j’espère avoir pu vous transmettre le plaisir que j’ai eu lors de la préparation de cette interview. »

TU: Qui est Olfa Dabbebi?

O. D: Une jeune tunisienne de 24 ans, passionnée par la peinture dès mon enfance.  Après l’obtention de mon baccalauréat, j’ai intégré l’académie pilote des arts et de la création où j’ai obtenu mon diplôme de designer graphique. L’idée de commencer les illustrations m’est survenue au cours de ma première année académique, et, depuis lors, je me suis entièrement consacrée à développer mon savoir-faire artistique. Je suis arrivée, jusqu’à maintenant, à collecter une cinquantaine de tableaux.

TU: Vous souffrez d’une maladie rare, qu’est-ce que c’est ? Et est-ce que c’est bien elle qui vous a poussé à intégrer le domaine artistique?

O. D: Je souffre d’une dystonie néonatale, une maladie neurologique entrainant un trouble du tonus musculaire.

Mon handicap était peut-être la raison pour laquelle j’ai persévéré davantage mais il n’a jamais été la raison pour laquelle j’ai choisi le domaine artistique. Et je ne vous cache pas que l’art était mon refuge à une certaine période de ma vie, il m’a beaucoup aidé à dépasser mon handicap et de m’intégrer au sein de la société. De toute façon je ne m’imaginais pas faire autre chose, car si l’art ne m’avait pas choisi, je l’aurais choisi moi-même.

TU: Comment évaluez-vous l’intégration des personnes porteuses de handicap dans des métiers d’art et de culture, en Tunisie ? Et en quoi consiste votre rôle, en tant qu’artiste, dans cette intégration ?

O. D: Les réussites d’intégration professionnelles sont marginales et seuls les handicapés qui croient en leurs dons et qui cultivent leurs savoir-faire artistiques y arrivent. En tant qu’artiste, je me sens responsable de sensibiliser au handicap, d’inciter toute personne à besoins spécifiques, à dépasser sa peur et à se montrer confidente face à la société, et de prouver à autrui que le fait de porter un handicap ne fait pas de nous des handicapés et ceci va être très prochainement le sujet de mes tableaux.

TU : Quelle est la différence entre art digital et design graphique ?

O. D: En fait L’art digital c’est le concept qui englobe le design graphique, l’illustration… Le designer graphique est un métier à part entière qui touche tout ce qui en rapport avec l’identité visuelle, et la conception graphique des supports de communication.

TU : Qu’elle est la particularité de l’art digital par rapport à la peinture ?

O. D : Selon moi l’art digital est illimité par rapport à la peinture. D’abord, on dispose d’une palette de couleurs riches et infinies, et on a la possibilité de créer n’importe quel concept. Il permet aussi d’éterniser l’art classique et peut même lui donner une seconde vie.

TU: Rencontrez-vous des difficultés d’ordre matériel et d’équipement dans votre pratique artistique ?

O. D: Non, pas du tout, d’ailleurs l’avantage dans ce domaine c’est qu’on n’a pas besoin de beaucoup de ressources matérielles, il suffit d’une tablette ou d’un PC et d’une bonne qualité d’impression est le tour est joué.

TU: Comment voyez-vous l’avenir de l’art digital en Tunisie ?

O. D: Je suis optimiste pour l’avenir de cet art en Tunisie, et j’aimerais bien qu’il soit un jour reconnu comme un art parmi d’autres. Je compte sur la jeunesse pour promouvoir cet art et déterrer leurs œuvres parce qu’on a beaucoup de talents enfouis et ce sont justement ces talents qui sculpteront l’avenir de l’art digital.

TU: Comment faites-vous pour vous ressourcer ?

O. D: C’est important de trouver des moyens pour se ressourcer parce que même si on est passionné, il y a des moments où on cède face à l’incertitude de la vie. Personnellement, je suis accro au camping, la nature me permet de me détendre, de renouveler mon énergie pour pouvoir continuer. J’aime aussi le ciné et le théâtre, les évènements culturels d’une façon générale me procurent un nouveau souffle.

TU: Y a-t-il une complémentarité entre vos études académiques et votre pratique d’art digital ?

O. D: Oui, en fait ma spécialité est design graphique, du coup j’avais l’avantage dans le cadre de mes études de manipuler les logiciels du design graphique : adobe Illustrator et adobe Photoshop, que j’utilise actuellement pour les illustrations.

TU: Des artistes digitaux qui vous inspirent ?

O. D: A l’échelle mondiale, il y a Alexis Rakun et Robin Eisenberg, deux illustratrices américaines qui travaillent sur les silhouettes de femmes et j’aime beaucoup leurs prestations. Et bien sûr je ne peux pas m’en passer de jeter un coup d’œil, au quotidien, sur Pinterest qui me procure une matière inspirante.

TU: Avez-vous une identité graphique ?

O. D: Oui, d’abord ce qui me caractérise c’est que je travaille avec la palette des couleurs de la galaxie: le rose, le violet et le bleu. Après, il y a ma signature qui est composée de mes initiales et la syllabe Om.

TU: Pourquoi la figure féminine tient-elle une place de choix dans vos tableaux ?

O. D: Parce que c’est ma principale source d’inspiration, pour moi la femme est le centre de l’univers, le symbole de la force et de la beauté.

TU: Votre tableau préféré ?

O. D: Chaque tableau porte une partie de moi, de mon vécu, de mon ressenti, je les aime tous sans exception. Avant, j’avais une petite préférence envers  « The Aura »

«Aura is what reflects in the heart, what you bring into the world, and what people want to learn from you ». En ce moment, je sais qui je suis et de quoi je suis capable, plus rêveuse et déterminée qu’avant, je vise loin, je vise the top of the world…

« Top of the world »

TU: Les retours par rapport aux expositions que vous avez faites ?   

O. D: J’ai exposé deux fois, la première était à Ibnou Rachik à Tunis, j’ai eu l’honneur d’introduire le concept de l’art digital dans cet espace et je n’ai eu que des retours positifs. Le public qui est venu à cette expo n’était pas très familiarisé avec le digital, mais il a beaucoup apprécié mon travail et m’a beaucoup encouragé à avancer.

Ma deuxième exposition « le digital au féminin » a eu lieu récemment à l’espace We Code à mutuelle ville, l’ambiance était chaleureuse et conviviale, en présence de plusieurs jeunes artistes tunisiens.

TU: Quel est le public visé par vos expos ?

O. D: Mes tableaux sont faits pour tous, d’où l’hétérogénéité de mon public. J’ai accueilli des visiteurs de toute tranche d’âge, de tous les goûts artistiques, mais qui ont en commun, l’amour de l’art et de la créativité. D’ailleurs, J’étais agréablement surprise par l’intérêt qu’ils portaient aux thèmes abordés dans mes tableaux, au temps pris pour compléter chacun, et aux techniques que j’utilise, et ça m’a fait beaucoup plaisir de répondre à leurs questions.

TU: Êtes-vous ouverte à d’autres opportunités en dehors de la Tunisie ?

O. D: J’ai une dette de reconnaissance envers la Tunisie où j’ai beaucoup appris et j’y apprends toujours. Je suis une artiste en cours de construction, et je pense qu’on ne peut viser loin, qu’après être confirmé à l’échelle locale, sinon bien sûr que je     suis ouverte à toute opportunité ou collaboration à l’échelle locale ou à l’étranger.

TU: Est-ce qu’on peut vivre de sa passion ?

O. D: En Tunisie, c’est tellement difficile voire impossible de vivre de sa passion. Personnellement, si je vais me limiter aux expositions, je n’atteindrai jamais le niveau de vie où je me sentirai à l’aise et capable de donner le plus, du coup, je faisais beaucoup de freelance puisque à la base je suis designer graphique donc je dirais plutôt qu’il faut bosser pour faire vivre sa passion.  

TU: Le statut d’une femme artiste dans la société tunisienne, ça sonne comment à vos oreilles ?

O. D: Un challenge. Etre artiste déjà est un challenge, que dire une artiste femme, et dans mon cas, artiste femme handicapée, c’est vraiment une lutte perpétuelle. Mais on ne lâche rien.

TU: Vos projets pour le futur ?

O. D: D’abord j’aimerais bien collaborer avec d’autres artistes féminines dans les différents pays arabes pour une exposition commune ou un évènement culturel pour justement promouvoir la femme maghrébine. Sinon, j’envisage, très prochainement, de lancer ma propre startup pour commercialiser des produits qui portent mes illustrations, mais je dois avant tout faire une bonne étude du marché pour pouvoir se lancer dans un projet pareil.

TU: Le message que vous voulez transmettre aux jeunes ?

O. D: C’est surtout aux jeunes femmes que je m’adresse, c’est vrai que le don vous met sur le chemin du succès mais c’est avec l’engagement et le dévouement que vous avancez. Fixez vos objectifs, concentrez vos efforts pour les atteindre et ne laissez personne vous rabaisser. Finalement, je voulais dire persévérez, persévérez et à jamais persévérez.

Propos recueillis par Oumayma DZIRI

Née en septembre 1996 à Tunis, Oumayma Dziri est graduée de la faculté de médecine dentaire de Monastir, Tunisie. Membre actif au sein de l’association tunisienne des étudiants en médecine dentaire, elle voue une grande passion pour l’art et la littérature. 

Auteur

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Directeur de la publication de Trait-d’Union magazine. Membre fondateur, Ex-président et actuel SG du CLEF Club Littéraire de l’Étudiant Francophone de l’université de Chlef. Journaliste et chroniqueur à L’hebdomadaire LE CHÉLIF. Membre du jury étudiant du Prix Goncourt choix de l'Algérie 1ère édition. Enseignant vacataire au département de français UHBC.

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