Trait-d'Union

Le dernier empire des Maghrawa du Chélif : Pour que nul n’oublie la vallée exaltée de passion et d’histoire (Quatrième épisode).

Voici l'épopée du dernier empire des Maghrawa du Chélif. La terre de nos ancêtres, là-bas, dans la vallée où les épis d'or, comme les vagues de la mer, oscillaient au gré des éléments enchanteurs. Urchik, le seigneur des terres brûlées, poursuivi par les siens, est accueilli par les habitants de Brechk, l'antique Lasnab. Au cours de sa dernière razzia, le regard d'une fille blessée et l'appel incantatoire d'une gazelle réveillent en lui l'honneur des hommes libres… Juste au moment où il allait reconquérir l'empire de ses ancêtres, le géant Urtezmar, à la tête d'une gigantesque armée, assiège la ville de Brechk et prend en otage la fille et sa gazelle. Pour sauver le dernier empire des Maghrawa du Chélif, Urchik se battra seul contre l'armée d'Urtezmar. L'esprit des anciens lui viendra en aide. La lune cachera le soleil, et la nuit, en plein milieu du jour, mettra fin à l'une des plus meurtrière bataille de l'histoire de la vallée…

Quelques silhouettes, dans l’ombre du petit jour, se faufilèrent. Un peu plus loin, une voix s’éleva, appelant les siens à se préparer au départ. Quelques hennissements se firent entendre.

A cet instant, Uzmar se décida à se lever et rejoindre sa tente. Il trouva Zarka sa femme debout en train de l’attendre. Avec des gestes lents et sûrs, elle l’aida à s’habiller, sans rien lui dire. Ils étaient à plusieurs lieues de marche de la tribu des Magha et leur oasis verte. Uzmar et Zarka avaient, depuis longtemps, souhaité cette union. Car les Magha étaient des sédentaires qui cultivaient palmiers et oliviers ; possédaient d’innombrables troupeaux de bêtes. Urtezmar, leur seigneur, était connu par sa rudesse et sa force herculéenne. A lui seul, il pouvait anéantir toute une cohorte d’hommes armés. Il était redouté de toutes les tribus environnantes. Mais Uzmar, le vieux Maghrawa, rusé comme plus de dix renards, avait su trouver la solution en demandant la main de Morayma sa fille à Urchik. Et ce jour, après la grande razzia qu’avait menée Urchik, le voilà qu’il allait sceller pour toujours cette union sacrée, porteuse de grandes faveurs pour les siens, mais surtout pour la continuité de la légende des Maghrawa.

Quand Uzmar finit de s’habiller, Zarka se mit en face de lui, contempla son mari et dit :  » Va avec la bénédiction des saints « , en l’aspergeant de musc et d’ambre.

Il lissa sa longue barbe rousse, sourit, se tourna et alla chercher son fusil à la crosse dorée, rangé à l’intérieur du grand coffre. Tout y était dans la male en bois. Les testaments et les vieux manuscrits. Les objets fétiches légués par les ancêtres. Le fusil et le sabre à la large lame. La cape écarlate tissée en fil de chameau et plusieurs autres secrets que seul lui avait le droit de voir ou toucher.

Une douce pensée pour son fils Urchik illumina son visage d’un large sourire. Il sortit la tête haute. Les premiers rayons d’un jour blanc éclairèrent les étendues de sable. Un étincellement doré traversa les lieux, présage d’un avenir plus que prometteur. Le scellement des liens de mariage avec la tribu des Magha lui avait apporté la certitude du meilleur choix fait pour son fils… Le soleil illumina le sable d’une lumière écarlate. Quelques oiseaux de mauvais augure suivaient la caravane. Un corbeau croassa, perché sur un tronc rabougri et brûlé par les dards cuisants. Urchik tirait toujours l’attelage par la bride en s’enfonçant dans l’immensité du Sahara brûlant. Son âme lui dictait le chemin à suivre. Et il s’entêtait à croire au commandement de la voix abstraite qui venait des yeux de la gazelle. La nuit tomba, vite. Le ciel s’illumina d’une voûte laiteuse. Sur un monticule de sable fin, Urchik lâcha la bride du cheval et s’agenouilla pour un laps de prière. Les mains jointes, levées vers le ciel, il implora Allah de toute son âme à l’aider à guérir les blessures qu’il avait faites à cette faible créature, sans raison.

uste au moment où ils s’arrêtèrent, la gazelle accourut vers la fille et commença à lui lécher le visage en poussant de petits cris doux et mélancoliques.

Quand Urchik finit sa prière imploration, il décrocha l’outre d’eau du flanc du cheval, versa un peu d’eau dans un récipient et referma le goulot de l’outre en nouant l’extrémité avec un fil. A l’instant même il sentit une étrange sensation envelopper son âme ; et une mystérieuse exhalaison, comme dans un rêve ou une hallucination, pénétra son âme. Ses yeux se voilèrent. Puis… comme emporté par les vagues d’une mer houleuse, sa tête s’emplit de mugissements et de cris. Il se voyait emporter par ces vagues immenses, s’enroulant sur elles-mêmes dans un indescriptible chaos. Au milieu de cette houle, un bateau chavirait, tiraillé par les flots comme une épave sans vie. Et la voix de la gazelle qui lui parlait en douceur. Un contraste incohérent emplissait son âme de peur et de tourment. Mais la voix reprenait le dessus, et Urchik n’entendait qu’elle ; les mots, bien distincts, se gravaient dans sa mémoire telles des lignes creusées par le sculpteur sur le granit.  » Tu es un seigneur et ma maîtresse a besoin de toi. Vers les lointaines contrées, nous irons. Jusqu’à Brechk, là-bas, tout près de Lasnab ; et de là, en suivant les méandres de la vallée et de l’oued, nous arriverons au pays des ancêtres… »

Un cri aigu le fit revenir à lui. La gazelle se débattait de tout son corps et tournait autour de la fille. Quelques gouttes de sang suintaient dans la lumière du soleil. Au troisième ou quatrième cri, la fille ouvrit les yeux lentement. Urchik accourut avec le récipient d’eau. Il se mit à genoux et essaya de lui relever la tête. Il la fit boire par intermittence. Elle hoqueta, voulut parler mais n’y arriva pas. La petite gazelle donna un coup de patte et mit son museau contre le visage de la fille. Urchik regarda vers la gazelle, comprit qu’elle avait soif, posa le bord du récipient sur ses lèvres. Elle but goulûment tout en donnant des coups avec sa patte. La flèche restait toujours dans la poitrine de la fille.

Urchik contempla la blessure longuement, essaya de tirer sur la flèche, mais se ravisa. Il versa un peu d’eau dans sa main et aspergea le visage de la fille. Elle le regarda faire sans bouger. Il caressa ses longs cheveux en invoquant des prières.

– Comment tu t’appelles ? dit-il.

Elle sourit, mais ne dit rien. Il hésita un moment, puis reprit :

– N’aie crainte, bientôt nous arriverons chez un guérisseur. Ta gazelle est toujours avec toi. Il se releva, regarda tout autour. Une étendue de sable et de pierres s’étirait devant lui. Infinie. Sans hésiter, et comme quelqu’un qui connaît sa destination, il reprit sa route vers le nord. Deux sillons s’enfonçaient dans le sable derrière la civière de fortune.

Le vent soufflait à ras de terre soulevant la poussière jusqu’au niveau de la civière. Urchik tira sur la bride du cheval, couvrit le visage de la fille avec son chèche et reprit la marche. Sous ses pieds, le vent gémissait comme une bête blessée. De temps à autre, une bourrasque soulevait les abords de la couverture qui couvrait la fille, puis claquait tel un fouet. Le vent redoubla d’intensité. Le sable obstruait la vue et rendait la marche difficile. Urchik continuait de tirer sur la bride du cheval, la tête baissée.

La fille toussa plusieurs fois de suite. Urchik s’arrêta de marcher, prit la petite gourde, humecta les lèvres de la fille, fit de même avec la gazelle et reprit la route. Quand le vent de sable boucha toute visibilité, et la marche devint impossible, Urchik tira l’attelage civière vers une crevasse formée par la base d’une dune. Deux heures durant, le vent souffla fort, sans répit. Comme un point perdu dans l’immensité de l’univers, la caravane de fortune, presque ensevelie sous le sable, ressemblait à un vestige des temps anciens.

D’un seul coup, le vent cessa de souffler. Exténué de fatigue, Urchik resta allongé, tout le corps engourdi et l’esprit ailleurs. Au moment où il se décida à reprendre la route, une ombre enveloppa le lieu. Il crut à un passage d’un nuage ou d’un vautour. Il attendit que la lumière du soleil revienne, mais l’ombre persistait. Il releva sa tête, devant lui, une dizaine de cavaliers obstruait l’horizon. Il se releva en tirant son sabre du fourreau. Il garda son épée levée vers le ciel, prêt au combat. Les autres se dispersèrent, et un cavalier sortit des rangs. Il s’avança vers Urchik. Il avait le visage caché derrière un chèche. Il était sans arme. Urchik en voyant le cavalier désarmé, baissa son sabre le long de sa jambe. Les deux hommes restèrent un long moment à se dévisager. Puis, le cavalier descendit de son cheval, s’approcha d’Urchik et se découvrit le visage.

Le père et le fils, les yeux dans les yeux, cherchaient l’énigmatique situation du moment. Personne n’osa rien dire durant un long moment. Seuls les yeux du père allaient et venaient de la civière à son fils. Urchik restait de marbre. Il était comme hypnotisé et ne savait pas comment obvier à la situation ou même s’expliquer. Non pas qu’il craignait les reproches de son père, mais il devait continuer son chemin pour sauver la fille. Et il n’avait pas de temps à perdre.

– Où vas-tu comme ça, Urchik ? dit le père en rompant le silence.

Urchik ne répondit pas ; il regarda la civière comme pour s’assurer que la fille était toujours là. Et tournant le dos à son père, il rengaina son sabre dans la gaine. Au même moment, Uzmar racla par deux fois la gorge et dit :

– Mon fils, ta mère attend ton retour pour fêter ton mariage… Il se tut un moment, puis reprit : Pourquoi fuis-tu les tiens ? Mon fils, sois raisonnable ! Tu ne peux rien pour cette pauvre créature… laisse-la à son destin et retourne avec moi…

– Père ! dit enfin Urchik en se retournant : J’ai fait un rêve… et je dois sauver cette fille et sa gazelle.

– Et ta tribu ? Qui veut faire de toi un prince, reprit le père. Il s’avança de quelques pas et continua : sais-tu que je ne peux plus gouverner sans toi mon fils ? La vieillesse m’accable de ses faix et mes os ploient sous les ans…

– Père, dit Urchik d’une voix empreinte de conviction, j’ai donné mon serment à ma nouvelle destinée. Plus jamais, père, je ne lèverai mon arc ou mon épée sur mon prochain. Soit-il le plus cruel de mes ennemis. Mon pire ennemi. Pour ces deux faibles créatures, j’ai aussi donné un autre serment… il souffla, baissa ses yeux puis les releva, hésita un instant et en regardant son père fixement, il continua : je suis désolé de te contrister, mais un autre monde m’appelle. Je l’ai vu dans mon sommeil. On m’attend déjà devant la porte de la vallée.

– Et quand vas-tu revenir ? dit Uzmar tristement.

– Adieu père ! dit Urchik en se dirigeant vers l’attelage.

– Quel est le nom de cette ville ? reprit Uzmar. Urchik continua de marcher sans répondre à son père. L’autre se mit à genoux et cria, suppliant son fils :

– Urchik ! Urchik ! Il ne me reste pas longtemps à vivre ! Je te donne ma place. Ne la refuse pas. Sans se retourner, Urchik poursuivait sa marche lentement.

Le père tout en désarroi cria encore plus fort : – Dis-moi au moins le nom de cette ville ! Il répéta : comment s’appelle-t-elle cette ville qui t’a rendu fou ?

– Je dois emmener la fille et sa gazelle, dit Urchik, et il s’engouffra derrière les dunes en croissant de lune.

Le père, les deux mains sur le visage, pleurait, comme un enfant, le fils qu’il voulait prince et guerrier. A jamais perdu…

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