Trait-d'Union

L’année Miraculeuse, Un Roman De Mohamed MAGANI

Après le roman éclaté (en plusieurs nouvelles) dans son ouvrage « Scènes de pêche en Algérie », Mohamed MAGANI conçoit pour le plaisir du lecteur le roman « imbriqué » en strates et en abîmes. Vient de paraître, mars 2018, un nouveau roman de l’écrivain Mohamed MAGANI, intitulé : « L’année miraculeuse ». Un roman à mille et une facettes. Trois histoires en abîmes pour les amoureux des intrigues et de la littérature à strates. Enfin, personnellement, j’y ai passé de longs et agréables moments de joie littéraire comme il en a l’habitude Mohamed MAGANI d’en produire à profusion.

Il pleuvait à torrents le jour de sa première vente dédicace à la librairie Chihab de Bab el Oued et je n’ai pas pu me déplacer pour un « direct » et un brin de discussion avec l’auteur que j’ai personnellement classé dans la catégorie des littérateurs de la « géographie sentimentale ». Mais pour ce nouveau roman, il m’a fait fausse route car la trame de l’histoire se déroule loin du pays, dans la Venise du Nord, à Amsterdam. La semaine suivante de la première vente dédicace, je me suis déplacé jusqu’à la librairie Chihab et je me suis procuré « L’année miraculeuse ». A dire vrai, le titre m’a beaucoup incité à savoir de quel miracle s’agit-il ? Encore plus la photo du violon sur le banc public en couverture a ajouté de l’eau à ma bouche littéraire et je me suis précipité à le lire d’un trait.

Déjà, dès l’entame un fait des plus rocambolesques vient inciter le lecteur à mettre sa ceinture de sécurité pour ne pas avoir de crampe d’étonnement et de stupéfaction. Un homme, bien calé pourtant dans son âge mûr et ses bagages d’intello, vole une valise d’une femme à l’aéroport d’Alger rien que pour avoir un moyen (ou une excuse) pour la contacter. Le personnage, un ancien directeur d’entreprise démis de ses fonctions durant les années de la purge des cadres, se retrouve en quête de la stabilité socio-psychique après avoir perdu son travail et sa femme et décide de s’installer en Europe, plus exactement à Amsterdam en Hollande. Là-bas, dans le pays du fromage et de la liberté tous azimuts jusqu’aux vitrines achalandées de chair humaine (comprenez l’exhibition des femmes de mœurs pour des transactions libidinales), très en vogue, paraît-il à Amsterdam. Bon, bref, passons, ça c’est une autre littérature à débattre. Je disais donc, le personnage principal, au nom de Smaïl, ancien cadre supérieur, sans job ni famille, veut refaire une nouvelle vie et choisit Amsterdam comme nouveau départ. Comme les « évaporés » Japonais, il veut se faire oublier par son pays et sa famille. Il rencontre Lotfia, une femme en détresse à la recherche de son fils enlevé par son ex-mari. Les traits de la femme le font penser à quelqu’un qui travaillait avec lui dans la même entreprise à Alger. Sans savoir d’où lui vient cet attachement, Smaïl essaye de trouver un moyen pour avoir un contact avec la mystérieuse femme. Mais pour aborder Lotfia, Smaïl, le cadre gentlemen, utilise un subterfuge des plus énigmatique en lui volant sa valise à l’aéroport d’Alger et la garde avec lui jusqu’à ce qu’il retourne à Amsterdam. (L’auteur développe dans plusieurs pages les pérégrinations de Smaïl avec cette valise jusqu’à en deviser avec elle). A la fin, il décide de rendre la valise à sa propriétaire. De là, toute une histoire se crée entre les deux personnes. Smaïl offrira ses services à Lotfia pour rechercher son fils et, entretemps, une idyllique et non moins abracadabrante histoire d’amour éclos entre eux. De fil en aiguille, et de trame en cabale, Smaïl et Lotfia vivront un bout de chemin ensemble sans pour autant aller jusqu’au bout de leur idylle.

«Il est rare qu’une rencontre commence et finisse comme nous le voulons, songea Smaïl. La providence accumulait les coïncidences et lui intimait l’ordre de prendre une décision, d’agir sans se poser trop de questions ni reculer. Il la prit, tandis que la femme s’immobilisait sans quitter des yeux le tableau central des départs, l’étiquette sur sa valise se fixait de nouveau dans sa mémoire, et le sens du risque grandissait en lui à la limite de l’inconscience. Rivé au sol, il se sentait comme une machine au point mort, en attente du déclic pour vrombir et bondir […] Il continua de fixer la valise et ferma les yeux pour imprimer les détails dans sa mémoire, les ouvrit, les referma une deuxième fois puis une troisième afin de n’oublier aucun détail et les graver dans sa tête », lit-on à la première page.

Mais le roman de MAGANI ne s’arrête pas qu’à l’histoire de Smaïl et Lotfia, on y trouvera deux autres histoires en abîme de la première. Le lecteur y découvrira, tout d’abord, le destin d’un cadre supérieur mis au banc des chômeurs par le génie de la politique de la purge durant les années 1990. La deuxième trame, qui est tout à fait au diapason des deux premières histoires, nous renvoie vers deux personnages mythiques des romans d’Albert Camus : Meursault (personnage principal de L’étranger) et Clamence (unique personnage du roman La Chute). Le lecteur, par la plume de l’auteur et à travers les paroles de Smaïl, assiste au face à face des deux « Camus » avec beaucoup de questionnements et d’interprétations.

« Ce sont deux personnages condamnés à se rencontrer, pour ne former qu’un seul, deux moitiés d’un seul homme… » Écrit-il. « L’année miraculeuse » est écrit avec un style qui féconde la littérature et la rend impétueuse, voire « labyrinthique », mais agréable à lire. On y rencontre le récit, l’énigme, l’amour, l’humour, la réflexion et d’autres faits « littéraires » qui titillent le « palais » et le « goût » des connaisseurs.

Si vous voulez connaître ce qu’il advint de la relation entre Smaïl et Lotfia, ou entre Meursault et Clamence, ou avoir une idée sur la « Venise du Nord » et ses paradoxes, ou de savoir comment du haut fonctionnaire se trouve-t-on en bas de l’échelle sociale, je vous conseille de vous procurer le livre « L’année miraculeuse » et de faire un des plus sublimes voyages littéraires de cette année. 334 pages pleines d’intrigues et de cabales, d’idées et de réflexions, d’amour et d’humour, de voyages et de débats à non plus finir. Il est à souligner que Mohamed MAGANI ─et nonobstant sa volonté de vouloir faire semblant d’oublier ses « sentiments géographiques » dans le présent roman─ reste fidèle à son attachement à sa terre natale et ses hommes. Il aura beau faire semblant de ne pas s’y attacher, cette fois-ci, comme dans ses autres romans, mais on y retrouvera son oued (le Chélif), sa montagne (le Témoulga) défigurée par l’insatiable bêtise humain, le séisme, le frère malade et son fameux manuscrit…

Mohamed MAGANI n’est plus à présenter, mais on peut toutefois le qualifier de romancier par excellence vu sa prolifique création qui compte plus d’une dizaine de romans, sans compter les nouvelles et quelques essais. Il est aussi auteur de nouvelles en langue Anglaise, et à cet effet on peut dire qu’il est l’un des rares écrivains Algériens à écrire dans la langue de Shakespeare. Il est à noter aussi que plusieurs romans et ouvrages de Mohamed MAGANI ont été traduits en Allemand et en Italien.

Mohamed MAGANI, L’année miraculeuse. Roman, 334 pages éditions Chihab, Alger mars 2018

Par: Rachid EZZIANE, Écrivain et chroniqueur

Chronique parue en juin 2018

Mohamed MAGANI:

Mohamed Magani

Après des études à l’université d’Alger et à l’université de Londres, Mohamed Magani a enseigné de 1985 à 1995 au Centre national pour la formation des enseignants et à l’université d’Alger.

De 1995 à 1999, il est écrivain en résidence à Berlin. A cette époque, il est invité aux Journées littéraires de Mon-Dorf (Luxembourg, 1997).

Son premier roman « La faille du ciel » (1983), Grand Prix Littéraire International de la Ville d’Alger, porte dans ses mots les ruines de sa ville natale, détruite deux fois (1954, 1980) par le séisme.

Romancier et nouvelliste, il est membre du Comité Exécutif du PEN International (Association mondiales des Écrivains) en 2005.

Il vit actuellement en Algérie

Auteur

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