Trait-d'Union

La prise d’Alger racontée par le poète Sidi El Hadj Aïça Laghouati (19e siècle)

Vers 1860, Corneille Trumelet a traduit en français cinq fragments d'un long poème du Saint Marabout et poète Sidi El Hadj Aïça de Laghouat. Selon une certaine légende le poème aurait été écrit bien avant l'arrivée des Français (elle devait être répandue car Trumelet n'est pas loin d'y croire). J'aurais plutôt tendance à penser que la rédaction est ultérieure. Le poème devait être transmis par la tradition orale mais on a donné à Trumelet une version écrite à partir de laquelle il a fait sa traduction. Les deux amis algériens auxquels je me suis adressé ne connaissent pas le poète. Il y a peut-être, parmi vos lecteurs des érudits ou/et des amateurs de la poésie populaire algérienne de cette époque qui pourraient m'éclairer sur la personnalité et l'œuvre de Sidi El-Hadj-Aïça. Je vous laisse juge. En l'état, il me semble que la traduction ne manque pas de souffle et de rythme. Les métaphores sont assez bien rendues et les passages sur les Turcs me paraissent originaux. J'ai un poème d'Albert Lentin (professeur d'arabe à Constantine vers 1930) qui en est proche, curieux.

Ier FRAGMENT

Par-delà les sommets poudrés de sable d’or

Où nos ardents djouad1 lancent le thir el-horr,2

Je vois se dérouler en terre musulmane

Des soldats inconnus la longue caravane…

Ces étendards flottant sous le vent du désert

Ne sont pas nos drapeaux ; là, point de turban vert,

Insigne des chérifs descendants du Prophète,

Point de bruits de chabir que l’étrier répète

Et qui font se cabrer nos rapides coursiers

Sous l’étreinte de fer de nos vaillants guerriers !

Ces troupes, ces canons qui laissent dans nos sables

Un immense sillon, ces rangs si formidables

Serrés comme les grains de notre chapelet,

Ne sont point ceux, hélas ! de Sidna Mohammed !

Ce n’est pas là le Turc à la rouge bannière

Venant heurter nos ksour de sa vaine colère…

Ils avancent toujours… Déjà j’entends leurs voix…

Ce sont, par le péché ! les enfants de la croix !

Oui, ce sont les Chrétiens que Dieu, dans ses vengeances,

A pris pour instruments de ses justes sentences ;

La puissante valeur et le sabre d’Omar

Ne les arrêteraient, et l’oued El-Heumar3

– Car Dieu l’a décidé – verra sur ses deux rives

Du pied de leurs soldats les traces fugitives…

Allons ! fils de l’Islam, préparez leurs repas

Du matin et du soir à ces maîtres du bras !

Allons ! à ces Chrétiens montrez dans leur parure

Vos femmes sans leur voile ainsi que sans ceinture !…

Par ma tête ! Ils sont là ! … Voyez-vous de leurs feux

La flamme s’élever sur nos rochers poudreux ? …

O vous qui m’entendez, ne dites pas :  » Il rêve !

Ce n’est point l’heure encore où Dieu, rompant sa trêve,

S’apprête à nous frapper, et bien loin sont les temps

– S’ils doivent arriver – où l’on verra les camps

Des Chrétiens menacer les remparts de nos villes…

Ils trouveraient la mort dans nos sables stériles !…

Aïça, tu vois mal.  » – Les méchants de Temoud,

D’Ad et de Madian ont dit au prophète Houd,

À Châïb, à Salah, quand, avant de détruire,

Dieu les eût envoyés à ce peuple en délire

Pour lui porter encor ses avertissements,

Ces aveugles ont dit : O Prophète, tu mens !…

On eut en vain, le soir, de ces maudites races

Recherché sur le sol les méprisables traces…

Moi je vous dis : J’ai vu, je vois de mes deux yeux

Les étendards chrétiens partout victorieux ;

Je vois El-Djezaïr4, la ville bien gardée,

De soldats étrangers la muraille inondée ;

Des entrailles de fer de leurs puissants vaisseaux,

Je les ai vus sortir comme de leurs tombeaux

Sortiront les mortels quand arrivera l’heure

Où la terre, qui fut leur dernière demeure,

Rejettera sa charge … Alger – trois fois malheur !

– Se tord de désespoir sous le pied du vainqueur ;

Les Croyants, repoussés par la vague qui monte,

– La vague des Chrétiens, – s’en vont cacher leur honte

Aux déserts de Maghreb que baigne l’Océan,

À Tunis, à Maceur5, ces terres du Coran ;

Et la voix de l’imam qui guidait la prière

Du musulman courbé le front dans la poussière,

Ne parle plus de Dieu dans nos vieilles mosquées

Aux enfants de l’Islam, aux foules convoquées.

Sur nos dômes sacrés la croix tend ses bras d’or,

Et nos croissants brunis au chaud soleil du dhor6

Sont parfois renversés… O toi, cité splendide !

– Telle est la volonté de Celui qui décide,

Toi, dont les fiers raïs7 sont les maîtres des mers,

Tu prendras des Chrétiens la loi, la foi, des fers !

IIème FRAGMENT

Le Turc se reposait sur ses vieux janissaires ;

La mer obéissait tremblante à ses corsaires ;

Son pouvoir enlaçait dans un vaste réseau

La moitié de la terre, et son sanglant drapeau

Étouffait dans ses plis du couchant à l’aurore

Tout un peuple éperdu qui le craint et l’abhorre.

Au lieu de louer Dieu, – Dieu qui les a comblés,

– Au lieu de prier Dieu dans son temple assemblé,

Ces enfants du péché qu’enivre leur puissance

Poussent l’impiété jusques à la démence :

Ils ont tout oublié, foi, loi, religion ;

Tout est fange chez eux, vice et corruption ;

Le peuple perverti de Sodome et Gomorrhe,

Sur qui Dieu fit pleuvoir la flamme qui dévore,

Était moins criminel que ces chiens d’Ottomans,

Qui – ne les croyez-pas – se disent Musulmans…

Mais le jour approchait où, comblant la mesure,

Le Turc allait finir son règne de souillure :

Endurci dans le crime, il dormait son sommeil,

Et Dieu lui préparait un terrible réveil…

Voyez-vous ces Chrétiens s’avançant innombrables

Comme les grains qu’enlève en soufflant dans les sables

Le guebli8 furieux ? Partout ils sont vainqueurs ;

Ils avertissent Dieu par d’ardentes clameurs

Qu’ils l’ont enfin vengé ! Le Turc fuit, plein de honte,

Devant ses ennemis dont le flot toujours monte ;

Il laisse abandonnés et sans protection

Ses femmes, ses foyers. La malédiction

Du Seigneur le poursuit et pèse sur sa tête…

Le Chrétien marche encore ; il n’est rien qui l’arrête.

Son pouvoir est sans borne ; il émane de Dieu :

Du pays des palmiers à la mer du Milieu9,

De Tunis au Maroc, la terre des fidèles,

Il n’est point de muraille ou bien de citadelles

Qui puissent faire obstacle aux terribles soldats

Que la mer a vomis… Après de vains combats,

Le Turc, toujours vaincu, laisse Alger, – son esclave,

– Que depuis trois cents ans, il corrompt et déprave…

Mais Alger reste esclave, et prend de nouveaux fers,

Toute meurtrie encor des maux qu’elle a soufferts…

Mettant en Dieu pourtant toute sa confiance,

D’un avenir meilleur elle avait l’espérance !

IIIème FRAGMENT

Quand dans la nuit d’El-Kadr, les anges et l’esprit

Ont réglé l’avenir dans l’immuable écrit.

Dans ce livre éternel des arrêts inflexibles,

Ainsi que l’ont voulu les destins infaillibles,

Tout arrive ici-bas… Quand tu verras venir

Le jour du jugement et le ciel s’entrouvrir,

Ne crains rien si, pendant ton séjour en ce monde,

Ta mortelle existence en vertus fut féconde ;

Ne t’inquiète pas de ce que fera Dieu

Si la foi fut ta part et ton unique vœu…

Comme un immense éclair écrivant sur la nue

Sa terrible menace en sa langue inconnue,

L’ange Tedzel viendra sur les ailes des vents

Apporter les décrets du Seigneur aux vivants :

Tout être écoutera d’une oreille attentive

Sa parole, et la foule, à ses lèvres captive,

Entendra les arrêts dictés par l’Éternel.

Écoutez ce que dit l’ange envoyé du ciel :

 » La puissance des Turcs, par le mal ébranlée,

Comme un mur ruiné sur eux s’est écroulée ;

La ville aux croissants d’or, subissant les décrets

N’entend plus le muézin sur ses blancs minarets.

Alger, malheur à toi ! malheur à tes murailles

Qui virent impuissants aux jours de tes batailles

Les efforts des Chrétiens ! Malheur à ton beau port,

Tombe où sont endormis du sommeil de la mort

Tes ennemis venus sur leurs vaisseaux de guerre

Pour te faire trembler, toi, des cités la mère !

Malheur à tes tyrans ! car Dieu les a maudits.

Et prochains sont les temps par l’Apôtre prédits !…

C’est en vain que des Turcs on cherchera la trace,

Sillage fugitif qui paraît et s’efface ;

Leur pouvoir odieux, ô belle Djazair,

Pour les Croyants, tes fils, sera sans souvenir !…

Les destins l’ont voulu ! Alger, la blanche ville

Que le vainqueur chrétien de son talon mutile,

Abrite dans ses murs le soldat d’outre-mer,

Qui la presse et l’étreint de son poignet de fer.

Ses temples sont détruits, ses maisons somptueuses,

Ses ravissants jardins aux sources merveilleuses,

Sont souillés et déserts, et la mer aux flots bleus

Jamais ne verra plus nos corsaires fameux

Faisant fuir devant eux les enfants de l’Espagne ;

La mer ne verra plus ces pourvoyeurs du bagne

Jeter dans les harems ces vierges, ces esclaves

Qu’aux rivages chrétiens ravissaient les plus braves !…

La louange sur Dieu dont c’est la volonté !

Il nous donne la joie ou bien l’adversité !…

IVème FRAGMENT

D’innombrables soldats, portés par des galères

Hissant à leur grand mât des couleurs étrangères,

Menacent Djazair, et comme des vautours

Je les vois assaillir ses remparts et ses tours :

C’est, par le Dieu vivant ! le pavillon de France !

Je dis : Malheur aux Turcs ! leur immense puissance

Qui retenait captif l’univers sous leurs bras

– C’est Dieu qui l’a voulu ! – s’écroule avec fracas.

À l’aspect imposant de ces bannières blanches

Venant leur demander de sanglantes revanches,

Les Turcs remplis d’effroi désertent leur cité,

Et laissant aux soldats de cette chrétienté

Dont ils ont si souvent excité les alarmes,

Leurs femmes, leurs palais, leur honneur et leurs armes…

Aujourd’hui, le Chrétien, ce pâle enfant du Nord,

Ne voit plus le corsaire emmener à son bord

Ses vierges pour peupler du Turc les gynécées ;

Ses rives ne sont plus sans cesse menacées

Par ces hardis raïs qui portaient la terreur

Jusque sous le canon du pays de l’Erreur10

Tout ce que souffre Alger, la ville magnifique,

C’est Dieu qui l’a voulu, Dieu le seul et l’unique !

Vème FRAGMENT

C’en est fait de Dzaïr ! les destins l’ont voulu !

Des impuissants pachas l’empire vermoulu

S’est effondré sous eux, et la foi musulmane,

Témoignage sacré qui de Dieu même émane,

Est morte dans Alger, la cité dont les forts

Des Chrétiens ennemis arrêtaient les efforts…

J’ai vu… – Ne dites pas que c’est de la démence,

– J’atteste que j’ai vu les soldats de la France

Dresser sur nos coteaux leurs gourbis et leurs camps,

Et, sans être troublés, moissonner dans nos champs !…

Voyez-là s’avancer cette puissante armée

Bondissant furieuse en panthère affamée :

Rien ne résiste, hélas ! à son terrible choc,

Et sous ses rudes coups, nos murailles de roc,

Comme un vieux tronc pourri qu’aurait frappé la foudre,

Se brisent en éclats et s’envolent en poudre.

Les Chrétiens sont vainqueurs, et les portes de Dzaïr

Ouvrent leurs deux battants aux maîtres de la mer :

Les riches sont chassés ; leur opime dépouille

Va charger les vaisseaux de la flotte qui mouille…

Alger voit aujourd’hui les sectateurs du bois11

Envahir la mosquée, et les sublimes lois

Que dicta le Seigneur à son dernier prophète,

Dans le menbeur12 sacré restent sans interprète…

Mais Dieu le veut ainsi ; la louange sur lui !…..

Cherchons dans le seigneur notre plus ferme appui !…

……………………….

  • 1 Les nobles.
  • 2 Thir el- horr, l’oiseau noble, de race, le faucon.
  • 3 Affluent de droite de l’oued Djedl, à dix lieues à l’est de Laghouath.
  • 4 El-Djazair, les Iles. Nous en avons fait Alger. On dit aussi par abréviation Dzaïr et Dzer.
  • 5 Maceur, l’Egypte.
  • 6 Le moment qui suit l’heure de midi.
  • 7 Capitaines de navire.
  • 8 Le vent du sud ou du désert.
  • 9 C’est ainsi que les Arabes désignent la Méditerranée.
  • 10 Tout pays où l’on ne professe pas la religion mahométane.
  • 11 Terme de mépris par lequel les Musulmans désignent les Chrétiens, qu’ils regardent comme des idolâtres.
  • 12 Chaire dans la mosquée.

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