Trait-d'Union

La littérature n’est-elle pas une véritable panacée contre les maux qui nous font boire le calice jusqu’à la lie ?

D’un point de vue purement philosophique, il est possible de prétendre que la vie n’est autre qu’un incommensurable spectacle à caractère éminemment réaliste. Et de ce fait, pour qu’elle soit bonne à regarder, il faut absolument qu’elle soit jouée comme il sied, mais pour cela, il faut qu’il y ait de très bons acteurs. En […]

D’un point de vue purement philosophique, il est possible de prétendre que la vie n’est autre qu’un incommensurable spectacle à caractère éminemment réaliste. Et de ce fait, pour qu’elle soit bonne à regarder, il faut absolument qu’elle soit jouée comme il sied, mais pour cela, il faut qu’il y ait de très bons acteurs. En Algérie, il faut avoir l’honnêteté de dire que la vie a, pendant les trois dernières décennies, été loin d’être bonne à regarder pour la simple et bonne raison qu’elle n’était que très mal jouée en raison de l’absence de bons acteurs. Une vie qui continue obstinément de n’avoir rien de plaisant du moment qu’elle croule constamment sous le joug pesant de la mélancolie spirituelle et de l’improductivité intellectuelle. Une vie dont les acteurs errent à longueur de temps sans objectif précis, travaillent sans ardeur ni vivacité, suivent des études sans pour autant avoir réellement envie d’apprendre ou d’explorer de nouveaux horizons et ne s’intéressent à la chose culturelle qu’occasionnellement et de manière on ne peut plus superficielle. Une vie où tout ce qui importe, c’est de savoir se démener comme un beau diable pour se nourrir abondamment, s’habiller impeccablement et se parfumer chiquement. Ce qui fait que notre société semble aujourd’hui sombrer inexorablement dans un déclin irréversible en étant incapable de renaître de ses cendres pour recouvrer ses lettres de noblesse injustement confisquées.

Il serait de bon aloi de mettre en exergue le fait que la littérature représente bel et bien la seule et unique quintessence intellectuelle résultant de la fusion d’une légion d’expériences sociales vécues en vertu de l’ensemble des principes et fondements prônés par les traditions et les croyances ancestrales. À partir de là, il devient tout à fait légitime de percevoir la littérature comme étant un univers à part entière où la réalité est merveilleusement modulée pour ensuite être littéralement rapportée dans une sorte de « moule virtuel » mis au point pour se mettre à l’abri des critiques acerbes et éviter de heurter directement les sensibilités des uns et des autres. Tout cela entre dans une logique tendant à véhiculer intelligemment et indistinctement diverses morales susceptibles de contribuer à instaurer la rectitude, la droiture, la fraternité et l’empathie entre les individus de manière à ce que les relations sociales échappent un tant soit peu à l’enlisement et surtout à la dégénérescence. Nos prédécesseurs éprouvèrent très tôt l’impérieuse nécessité de s’efforcer de dépasser leurs hideuses différences et leurs haineux différends, dus aux vicissitudes de la vie, pour pouvoir atteindre une coexistence où tout peut quiètement et harmonieusement suivre son cours. Leurs quêtes et initiatives aboutirent vraisemblablement à la fondation d’une discipline dont la finalité primordiale consista essentiellement à répandre, sur une vaste échelle et par le biais d’écrits merveilleux, des crédos appelant à bannir résolument tout ce qui pouvait nuire à l’intégrité des rapports sociaux. Une discipline appelée plus tard « littérature » par ses pères fondateurs qui eurent le génie de l’asseoir sur des fondements tant immuables qu’inusables.

En dépit des guerres féroces caractérisées par d’abominables folies meurtrières, la littérature sût tout de même se frayer un chemin pour connaître des élans réguliers et une évolution incessante de manière à pouvoir dépeindre continûment l’oppression et la coercition douloureusement et silencieusement endurées par des peuples infortunés qui n’aspiraient qu’à vivre en paix. Durant ces temps obscurs, la littérature eut l’audace de vilipender les belligérants et les instigateurs de guerres et de défendre les opprimés grâce à des plumes à la fois belles et prolifiques qui n’hésitèrent point à donner libre cours à leurs muses pour décrire l’horreur des exactions et la gravité des inégalités.

Par ailleurs, s’agissant de la littérature algérienne à l’ère où l’Algérie revendiquait son indépendance et sa souveraineté, il faut admettre que son rôle fût décisif dans toutes les démarches qui visaient la libération du pays du joug colonial. Les poèmes nationalistes d’Abdelhamid Ben Badis et ceux de Larbi Tebessi appelèrent les Algériens à ne pas se défaire de leur identité, à s’attacher davantage aux us et coutumes de leurs aïeux, à se conduire conformément aux préceptes de l’Islam et à être constamment fiers de leur appartenance. Les écrits de Mohammed Laid Al-Khalifa et ceux de Mohammed El- Bachir El-Ibrahimi ainsi que les récits d’Ahmed Réda Houhou rappelèrent aux Algériens la nécessité de faire face à l’iniquité et à la cruauté d’un colonisateur français sans foi ni loi.

Puis, pendant la Guerre de libération nationale, les poèmes patriotiques de Moufdi Zakaria brillaient par leur ton prémonitoire à l’égard du colonisateur du moment que ceux-ci le sommaient d’un éveil voire d’une mobilisation populaire massive susceptible de le réduire à néant en dépit de sa formidable machine de guerre. En outre, les écrivains algériens d’expression française, à l’image de Mouloud Feraoun, Malek Haddad, Mohammed Dib et Kateb Yacine, prirent le relais à leur tour et persistèrent à défendre bec et ongles le droit des Algériens à l’autodétermination. Ils n’eurent pas de cesse de soutenir cette glorieuse Guerre de libération nationale 8 ans durant. Sans lassitude ni capitulation, ils se résignèrent à décrire la flagrante spoliation des terres algériennes et le quotidien morose de leurs compatriotes injustement privés de liberté et de joie de vivre.

Dès l’indépendance, les écrivains algériens d’expression française passèrent à la vitesse supérieure et se mirent à explorer de nouveaux horizons et à expérimenter d’inédits concepts littéraires dans l’objectif d’enrichir, de diversifier et de révolutionner davantage la littérature algérienne et lui donner un aspect unique propre à lui permettre de jouir d’un statut prestigieux parmi toutes ces littératures universelles qui, de jour en jour, réalisaient des prouesses déconcertantes. Cette perspective s’élargit à coup sûr avec la montée en puissance de nouveaux écrivains bilingues ou carrément d’expression arabe au grand bonheur d’un peuple à l’époque épris de lecture et féru de culture. Ce fût alors une ère prospère où des milliers d’œuvres littéraires étaient constamment publiées par des maisons d’éditions de renommée mondiale.

Cependant, à la fin des années 1980, et suite à la disparition de bon nombre de ses pionniers, la littérature algérienne sombra dans une spirale de déclin. Le début de la nouvelle décennie, 1990 en l’occurrence, n’a fait que compliquer les choses. Le terrorisme a pratiquement paralysé le mouvement intellectuel en Algérie en s’en prenant violemment à tous ceux qui osaient penser. Dès lors, les romanciers, les poètes, les nouvellistes ainsi que les écrivains et les journalistes se comptaient désormais sur les doigts d’une seule main et leurs lecteurs devenaient de moins en moins nombreux. Les hommes de lettres ayant eu la chance de quitter le pays, au lieu de s’unir pour sauver de là où ils s’étaient établi la mythique École littéraire algérienne d’une fin tragique, ont préféré s’entre-déchirer voire s’entretuer pour des émulations futiles et sans lendemain. En somme, force est d’avouer que la décennie noire, ou les années de braise comme d’aucuns se plaisent à qualifier cette époque, fût fatale pour la littérature en Algérie. D’ailleurs, beaucoup d’écrivains et de journalistes, qui allaient peut-être contribuer à la renaissance de la littérature en Algérie, ont lâchement été assassinés, et l’Algérie a fini par devenir orpheline de ses fils prodiges.

Aujourd’hui, l’Algérie est tenue de cesser de s’apitoyer sur le sort de son « passé littéraire », ô combien glorieux, qui n’a pas totalement disparu, mais qui agonise tout de même. Une telle attitude ne peut que générer davantage d’obstacles et d’obstruction indéfiniment insurmontables quant au « renouveau littéraire » tant souhaité. Elle ne doit surtout pas s’incliner devant cette dure réalité et la considérer comme une fatalité pour persister à faire montre de laxisme quant à une urgente régénérescence des pans de l’École littéraire algérienne qui, faut-il le rappeler, sont sérieusement endommagés. L’Algérie est désormais sollicitée à faire son choix non pas pour donner un statut aux adeptes de la littérature, mais un credo à une génération d’écrivains issus d’horizons et de milieux divers. Ainsi, le culte de la vraie muse régnera dans une ère littéraire transparente exempte de ses recoins sombres et où se rencontrent les grands esprits.

Il devient, par conséquent, capital de savoir que la résurrection de la totalité des pans de ladite école passera inévitablement par le décompte et la mise en valeur de l’ensemble des œuvres léguées par nos hommes de lettres de sorte à donner naissance à un patrimoine littéraire national ; un et indivisible. Dans ce sens, il faudra créer des mécanismes innovants qui auront pour finalité de protéger ce précieux patrimoine de l’oubli et surtout de la désuétude. Il faut également que chaque détail s’inscrive avec son signe positif ou négatif au bilan de ce patrimoine, car dans l’ambiance où évolueront plus tard l’écrivain et le lecteur chaque détail banal ou curieux sera déterminant dans les inspirations créatrices qui marqueront le futur génie littéraire algérien.

Le projet d’un renouveau littéraire doit être d’abord axé sur le déblaiement des résidus d’un ordre disparu ou tombé en désuétude avant de songer à poser les fondements d’un ordre nouveau. Il s’agira, somme toute, d’un projet qui sera à la hauteur des prouesses réalisées par les trois mouvements littéraires algériens précédemment évoqués, et ce, en tenant compte des problèmes spécifiques du marasme que connaît aujourd’hui la littérature en Algérie. Et l’expérience de nos anciens hommes de lettres nous apprend que, tout comme une culture, une littérature ne se transporte pas : elle doit être créée sur place. Une littérature nous livre ses éléments en vrac et c’est à nous de les classifier pour mettre la multitude de ceux-ci dans un cadre unificateur qui constituera le fer de lance pour une nouvelle ère littéraire, éminemment, prometteuse.

En somme, pour espérer assister à une véritable renaissance de la littérature en Algérie, il est primordial de s’atteler à la promotion du cadre littéraire proprement dit en le dotant d’une éthique et d’une esthétique loin de toute forme de logique pragmatique. Il faudra également ne pas perdre de vue que toute valeur littéraire qui se définit dans un cadre national baignera dans le fluide d’une littérature universelle. Dès lors, il deviendra possible de songer à l’éclosion d’un mouvement littéraire qui constituera la locomotive d’une vie sociale épanouie. Une vie sociale qui jouira d’un rythme lui permettant de répondre aux critères de l’efficacité dans un monde où toutes les activités sont désormais dominées par la notion de productivité. Que tout l’univers conspire pour que ce vœu soit exaucé et pour que nous cessions enfin de boire le calice jusqu’à la lie.

Farouk AFOUNAS,

maitre assistant au département de français UHB-Chlef,
Traducteur/ Interprète, interpretationworld@gmail.com

Chronique parue dans la première édition de Trait-d’Union magazine.

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