Trait-d'Union Magazine

LA LITTÉRATURE MONDE OU COMMENT APLANIR BABEL

La création d’une littérature monde offre des horizons excitants et inédits. Pour les entrevoir, nous devrons cependant surmonter bien des obstacles.

Parler de littérature monde dans le contexte actuel semble relever soit de l’utopie, soit de la trivialité. Utopie d’abord, tant la tentation d’une illusoire pureté culturelle et linguistique est grande. Trivialité ensuite, car dans le même temps la multiplication des échanges internationaux semble nous assurer du fait que la littérature de demain sera mondiale ou ne sera pas.

Des perspectives, des ponts et des barbelés

Nous faisons donc face à deux phénomènes contradictoires. D’un côté, le monde n’a jamais été aussi connecté, il n’y a jamais eu autant de bilingues voire de polyglottes sur terre. De l’autre, l’âge des chauvinismes semble se déchaîner sur tous les continents, remplaçant avec fracas les querelles idéologiques de la Guerre Froide. Chaque langue devient une frontière, censée séparer les peuples, protéger l’intégrité des nations, faciliter les parties d’échecs meurtrières qui se font souvent aux dépens de ceux qui ne les décident pas.

Dans ce contexte, si la culture refait son apparition dans les discours, ce n’est presque jamais pour ce qu’on veut lui apporter, mais pour ce qu’on peut en soutirer. Au même titre que les ressources naturelles d’un pays ou que ses forces vives, elle est dès lors sommée de se plier aux injonctions venues d’ailleurs, de remplir son devoir en se gardant bien de ne pas dépasser le rôle qui lui a été assigné.

Cette tentation de caporaliser la littérature est contrebalancée par un autre phénomène, moins planifié mais paradoxalement plus systématique, plus puissant et plus inévitable : la mondialisation et la prolifération des échanges que celle-ci entraîne. Inévitablement, la littérature traverse les frontières, les traductions se font légion, et les phénomènes littéraires mondiaux se multiplient : la popularité planétaire de la saga Harry Potter n’en est qu’un des exemples les plus frappants et les plus chers au cœur de beaucoup de lecteurs de ma génération.

Cette réalité pourrait nous faire croire la bataille remportée d’avance : puisque l’accélération des échanges s’étend au domaine littéraire, ne nous resterait-il pas simplement à goûter les fruits de ce cosmopolitisme des lettres ? Comme souvent, les choses sont un peu plus compliquées.

D’abord, toutes les mondialisations ne se valent pas : traduire une œuvre, et plusieurs fois, la faire sortir de son cloisonnement linguistique pour offrir les écrits d’Al Maari, de Borges, de Chaucer, de Kalidasa à un lectorat toujours plus large, est une entreprise tout autant vitale et presque aussi créative que l’écriture même.

Mais imposer des canons en forme d’exigences commerciales, de formules destinées à toucher un marché aussi juteux que possible quitte à proscrire toute forme d’engagement, à se conformer à une sorte de plus petit dénominateur commun culturel ; tout cela constitue une perspective nettement moins enthousiasmante.

On le voit donc, nous nous trouvons face à un phénomène protéiforme que nous devons savoir dompter si nous voulons en réaliser le plein potentiel. Tirer parti de l’existence de ce marché sans succomber à ses lois, en somme.

La fin d’une autarcie n’est pas toujours cosmopolite

La somme des difficultés ne cesse de grossir, et nous ne sommes pourtant pas au bout de nos peines : nous avons jusqu’à maintenant présenté les intérêts nationaux et ceux de la mondialisation littéraire comme opposés, mais ils peuvent se rejoindre d’une manière inattendue.

En effet, outre les dangers d’un nivellement par le bas dicté par le marché, nous courons également le risque de voir la littérature devenir un prolongement des dominations qui s’exercent déjà dans les arènes politiques et diplomatiques. Bien sûr, on ne peut manquer de remarquer l’ascendance des littératures occidentales à l’échelle mondiale, qu’il s’agisse des distinctions les plus prestigieuses ou des succès les plus massifs. Mais, même au sein de ce groupe de cultures « victorieuses », des dynamiques sont à l’œuvre qui doivent une partie de leur vitalité à des questions extra-littéraires : est-ce un hasard si, après deux siècles d’hégémonie politique anglo-saxonne, le dramaturge le plus représenté au monde est Shakespeare, alors que Goethe voit son étoile pâlir quelque peu après avoir été l’un des piliers de la culture européenne pendant des décennies ? Ne peut-on distinguer là, même vaguement, les échos d’une longue lutte pour la puissance qui a fini par tourner au désavantage de l’Allemagne ?

Que l’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas, à travers l’exemple donné ici, de minimiser les immenses mérites littéraires et esthétiques de Milton, Shakespeare et de mille autres encore. On ne peut que se réjouir de voir leurs gemmes être lues, jouées, commentées aux quatre coins du monde, et résumer leur succès à un simple exercice de domination culturelle viderait l’analyse littéraire de sa substance, la subordonnerait aux autres sciences humaines. Mais nous ne pouvons ignorer l’impact que les vents de la réussite politique et matérielle peuvent avoir sur la floraison ou le dessèchement d’une littérature. Pour que la littérature mondiale ait un sens, son avènement ne doit donc pas être un triomphe pour les uns et un oubli pour les autres.

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Un projet, des inspirations et un peu d’espoir

On l’aura compris, plutôt que d’être laissée aux flots aveugles de la mondialisation, une telle entreprise ne pourra être réalisée que par la somme d’efforts conscients, constants et aussi concertés que possible de la part d’une multitude d’auteurs, de traducteurs, d’enseignants, de critiques et de lecteurs, à travers de nouvelles vagues de publications,

de discussions et de diffusion culturelle qui devront toucher un public aussi large que possible sans sacrifier leurs multiples ambitions, et le tout en se nourrissant de toutes les ressources offertes par nos horizons élargis.

Si la tâche est inédite dans son ampleur, elle n’est pas complètement sans antécédent. On pourrait même dire sans exagérer que la fusion de courants différents est l’un des principaux facteurs de vigueur culturelle à travers les âges. Cela saute aux yeux concernant le Maghreb contemporain, dont les créations artistiques et littéraires savent parfaitement jongler entre les langues, les mondes et les idées pour produire des œuvres au génie unique. Et ces tendances ne datent pas d’hier : on peut penser, entre autres, aux emprunts multiples et réciproques qui ont marqué l’Europe de la Renaissance ou à la brillante synthèse opérée par la civilisation arabe classique. Aussi loin que l’on remonte dans le temps, des phénomènes similaires de symbiose et d’accommodation peuvent être observés : ainsi, il y a déjà une quarantaine de siècles, les scribes babyloniens désignaient-ils le sumérien et l’akkadien sous le nom de lissan mithurti¸ littéralement les « langues de la rencontre avec l’autre ». Sous cette appellation, on peut déjà distinguer une entente entre des populations aux parlers pourtant radicalement différents mais auxquelles l’histoire avait conféré une destinée commune.

Il suffit d’un peu d’imagination pour voir en quoi ces exemples divers (et qu’on pourrait multiplier et approfondir à loisir) peuvent nous servir à relever les défis auxquels nous nous trouvons confrontés. Faire émerger une littérature monde pleinement épanouie requerra de déployer des trésors d’inventivité, mais une partie des ressources nécessaires se trouve déjà à portée de main.

Mohamed Abdallah

Né en 1997, Mohamed Abdallah est l’auteur de quatre romans : Le Vent a dit son Nom (Éd. APIC, 2021), Aux portes de Cirta (Éd. Casbah, 2019), Souvenez-vous de nos sœurs de la Soummam (Éd. Anep, 2018) et Entre l’Algérie et la France, il n’y a qu’une seule page (Éd. Necib, 2017).

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