Trait-d'Union Magazine

« J’écris parce que je ne sais pas pleurer autrement », Yasmina Hamlat, auteure de « Dieu est mort »

Etudiante en littérature française, originaire de Béjaia, en Kabylie, Yasmina Hamlat, a signé son premier livre sous le titre « DIEU EST MORT », aux mots fignolés qui interpelle le monde. Sorti le 05 janvier dernier aux éditions Sydney Laurent (France), « DIEU EST MORT » est un recueil de quatre nouvelles, qui a pour quête principale la libération de la femme.

Brut, audacieux et engagé, dans son livre, « DIEU EST MORT », l’auteur se livre aux mots, aux sens et au vent de la liberté. L’œuvre de Yasmina Hamlat est en effet une supplique à libération de la parole, celle de la femme ; une voix féminine muselée par les interdits, le sacré et les inégalités.

L’auteure algérienne, à travers son ouvrage, se veut la voix des femmes soumises. Elle défend sa passion d’écriture et tient à sa liberté de penser, de dire mais aussi d’écrire. Pour nous parler encore de son « enfant à elle », comme elle aime bien qualifier son premier livre, la native de Bouhamza se confie à cœur ouvert. Yasmina a accepté de répondre à nos questions en toute humilité. Entretien.

Vous venez de publier votre premier livre, cela représente quoi pour vous ? Pourriez-vous partager avec nous votre sensation et les réactions de votre entourage ?

A sa sortie, j’ai pris ce livre dans mes bras, je l’ai serré fort, très fort contre moi, enfin quelque chose à dédier à ces femmes que je voyais pleurer soumises au mâle et à toutes celles que je ne connais pas. J’étais émue et fière parce que j’ai pu convertir les trois ans les plus sombres de ma vie ainsi que la jeunesse volée de ces femmes en un livre.

La réaction de mon entourage est  partagée entre les encouragements et les acharnements sur  le titre, j’ai reçu des centaines de messages d’encouragement et j’en reçois encore, mais il y a des gens qui pensent que je ferais mieux de me marier et de fonder une famille au lieu de blasphémer chez les mécréants. Je prends ce que la vie m’offre de positifs, je me focalise sur les retours de mes lecteurs et les débats qui en naissent.

Convaincue que mon combat est celui de ces femmes chosifiées, effacées jusqu’au nom vient de naître, j’avance plus sûre et plus motivée que jamais. Je brandis ma plume haut et fort pour un changement !

Qu’est-ce qui vous a inspiré le titre « DIEU EST MORT » ? Que diriez-vous à certains qui estiment que c’est osé et audacieux de votre part ?

Le titre de mon livre est le cri silencieux d’une jeune femme violentée réduite au silence imposé par une société sourde aux appels des victimes, je l’ai choisi comme titre parce qu’il pourra être le cri de tant d’autres femmes violées, agressées, souillées, survivant tâchées de honte et de peur.

Les victimes qui n’ont pas opté pour le suicide vivent marginalisées, effacées jusqu’au nom, méprisées et injustement condamnées au silence et à l’oubli obligatoire tandis que le bourreau se balade tête haute, fier et serein.

Je leur dis que pour libérer la parole des femmes soumises aux mâles et leurs gardiennes j’oserai frôler l’interdit pour ainsi casser le tabou et articuler ce qu’on peine à censurer.

Une parallèle avec la fameuse citation de Nietzsche est inévitable, pourriez-vous nous éclairer davantage et contextualiser les choses ?

Pour être honnête avec vous je n’ai pas encore lu ce  livre de Nietzsche, mon ouvrage n’a aucun rapport avec sa fameuse citation, le titre est jaillit de la dernière nouvelle qui est intitulée ainsi. Il ne soulève pas de questions philosophique ou idéologique, il s’agit d’un cri de femme violée, comme tant d’autres lors de la colonisation française ou celles sacrifiées dans les montagnes par les islamistes ou celles d’aujourd’hui cachées de honte et de peur.

Un cri silencieux déchirant les entrailles du tabou, les siens la pointent du doigt, l’accusant elle d’avoir pécher, innocentant un criminel. Personne ne l’écoute, seule, un cadavre sec de douleur, fait face à sa déchéance.

Toutes ces femmes battues, violentées, auxquelles vous avez dédié votre livre, qu’attendent-elles de la société ?

Toutes ces femmes battues sans voix émise attendent que justice soit faite. Au lieu de les montrer du doigt comme une source de honte et de souillure, il est temps à mon avis de condamner les vrais coupables. N’est-il pas honteux qu’un violeur marche fier de son acte tandis que sa victime se cache souillée de préjugés ?

On leur impose le silence et l’oubli, on cherche à justifier ce crime par la tenue vestimentaire de la femme, sa démarche, son parfum ou ses talons ! On s’adosse au Livre, on y fouille pour trouver des alibis appuyant cette vision criminelle, on accuse la femme, on met l’homme de côté comme si un enfant ou un être inconscient de ses actes !

Comment les personnages du livre sont-ils créés ?

L’écriture m’était et m’est toujours une thérapie, je me confiais seule, tantôt triste, tantôt un peu moins triste à la plume ; des souvenirs de mon enfance reviennent, des épisodes incomplets passent furtivement devant mes yeux et soudain ces femmes qui m’entouraient quand j’étais enfant et qui m’entourent encore aujourd’hui se disputent ma plume : des pleurs, des cris, des larmes, de la peur et de la rage se bousculent entre les lignes.

Je  leur ai  laissé libre court à ces voix ; je n’ai pas imaginé écrire pour être lue mais j’ai décidé de partager mes textes le jour où j’ai compris qu’il ne s’agit plus de moi mais de ces femmes sans voix, j’ai l’intention de me battre en investissant ma plume et ma jeunesse pour qu’elles aient un bien meilleur quotidien.

Pourriez-vous nous décrire la couverture de votre livre et nous l’expliquer ?

Sur ma couverture, un homme guette la jeune fille qui écrit paisiblement et qui ne daigne pas lever la tête pour le regarder, une résistance féminine face au mâle prédateur de liberté. En face d’eux, une guillotine qui symbolise la censure, entourée de pierres qui renvoient à la lapidation. Certains hommes se basent sur des versets (symbolisés par la lumière blafarde qui jaillit du ciel) bien choisis, interprétés à leurs guises pour des intérêts personnels afin de censurer la bouche féminine et menacer celles qui sortent du cercle normal (se marier et procréer).

Du feu et de la pierre, la lapidation ne veut pas dire forcément jeter des pierres sur cette maudite femme, mais en la vide de vie autrement, en la séquestrant, la réduisant à la servitude et au silence, elle devient une chose qui traîne effacée, apeurée sous la clémence d’un bourreau.

Racontez-nous votre parcours d’études avant d’arriver en France…

En 2015, j’ai eu mon premier BAC (S), j’ai fait une année en SNV (science de la nature et de la vie) à l’Université de Béjaïa. J’ai décidé de refaire mon BAC parce que je voulais faire de la littérature anglaise, je voulais devenir une traductrice, après avoir eu mon Baccalauréat en candidat libre en 2016, on m’a orienté vers la littérature française à l’Université de Béjaïa qui était mon deuxième choix, au début je n’étais pas vraiment contente, je me voyais en état d’échec puisque je n’ai pas atteint l’objectif pour lequel j’ai perdu une année scolaire complète.

Grâce à la lecture ce sentiment se dissipe, je commence à aimer ma spécialité en côtoyant  les grands  personnages de la littérature classique (Emma BOVARY, Cosette, Gavroche, Etienne LAUNTIER, Gervaise…), livre après livre, la littérature française me devient une passion, la lecture m’est devenue vitale, un refuge, une fenêtre ouverte sur le monde entier sans frontières, Mouloud FERAOUN, Mouloud MAMMERI, Tahar DJAOUT, Tahar BEN JELLOUN, je ne sors pas de chez-moi sans un livre dans mon sac. J’étais major de ma promotion à l’Université de Béjaïa et j’ai fait deux années universitaires avant de partir en France.

Comment vous avez pu vivre votre exil grâce à l’écriture, depuis votre arrivée en France jusqu’à la sortie de votre livre ?

L’écriture m’était un refuge, une évasion et une thérapie, en venant en France je n’étais assez préparée pour le climat parisien, la pression, la précarité et les portes fermées de mes proches, j’ai décidé d’échanger ma place à la Sorbonne contre un travail à temps plein.

Cette Université dans laquelle j’ai rêvé un doctorat en littérature française « dixneuvièmiste », j’ai dû la quitter et ce sentiment de tristesse et de culpabilisation m’accompagne toujours. Grâce à l’écriture j’ai pu m’adapter et survivre à cette déchirure. J’écrivais un peu partout, dans les transports, dans mon travail, en faisant les courses. Mon téléphone est plein de tous ces textes venus me bousculer ou m’enchanter à l’improviste, des mots spontanés me tiennent compagnie et soulage le fardeau de la solitude. Je n’ai pas imaginé les partager avec autrui mais le jour où j’ai compris qu’il ne s’agit plus de moi mais de ces femmes sans voix, j’ai décidé de chasser la peur et l’égoïsme pour ainsi les publier.

Pourquoi avoir choisi la littérature française à l’université ? Parlez-nous des écrivains qui vous ont marquée ?

Je n’ai pas choisi la littérature française mais aujourd’hui je me dis que la plus importante décision que j’ai prise dans toute ma vie était de refaire mon Baccalauréat, pendant les deux ans passés à l’Université de Béjaïa. Je me réveillais chaque matin heureuse et très motivée à l’idée d’aller apprendre et faire ce que j’aime, je passais plus de temps à la bibliothèque universitaire qu’à la maison, je m’enivrais des livres.

Des écrivains qui m’ont marqué en tant que lectrice et puis écrivain y’en a beaucoup. Emile ZOLA, en lisant GERMINAL, je me sentais une des mineurs, comme si je vivais avec eux cette misère, cette injustice et cette révolution. Mouloud FERAOUN dans LES CHEMINS QUI MONTENT je pleurais avec DEHBIA tout en trouvant mon identité de berbère parmi les descriptions de cet écrivain d’exception. Jules VALLES, Marcel PROUST, Marcel PAGNOL, Victor HUGO et tant d’autres.

Pourquoi est-il si important pour vous d’écrire ? Que représente l’écriture pour vous ? Un mot sur votre langue maternelle…

J’écris parce que je ne sais pas pleurer autrement, je pleure mes maux et ceux des femmes effacées en mots. J’écris parce que la plume est la seule arme que j’ai à brandir contre une misogynie transmise soigneusement de génération en génération. J’écris, convaincue qu’à force de dénoncer la norme et les convenances prédatrices de souffle féminin, on aboutira à un changement. Parler et oser mettre des mots sur ce qu’on peine à cacher, mettre le tabou au creux du débat, remettre en question des fondements paradoxaux.

Tamazight est mon identité, ma mère, ma patrie et ma fierté. Je compte lui rendre hommage dans mon prochain ouvrage où des questions concernant l’arabisation forcée et les tentatives de chasse de cette langue, qui était là bien avant les autres, seront posées.

Des projets en perspective ? Un dernier mot à tous ceux qui vous lisent…

Actuellement, je suis sur un nouvel ouvrage, ça sera un roman inspiré d’une histoire vraie, deux quêtes : la libération de la parole féminine et la condition de ma langue maternelle en Algérie qui troueront les pages de questions politiques et sociales. Audacieux, profond et beaucoup plus engagé, ce prochain livre défiera la censure du pouvoir algérien.

Pour mes lecteurs, je vous remercie pour votre soutien et encouragement. Vous pouvez trouver mon livre sur le site de mon éditeur, Sydney Laurent édition, sur Amazon, Fnac, Libraires, Dilicom, Chapitres. J’attends vos avis et vos réactions.

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