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Faudel Slim, écrivain poète : « Il faut s’émouvoir et bouger de l’intérieur pour créer »

Ecrivain et homme de culture, originaire de Boudjellil dans la wilaya de Bejaïa, il a publié un roman « Le serment par le sang, 2016 » et deux recueils de poésie « Errances, 2017 », « Les vers fanés, 2017 ». Dans cet entretien, Faudel Slim nous parle à cœur ouvert de sa passion pour l’écriture.

Trait-d’Union Magazine : Pour commencer, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

 Je suis Faudel Slim, de mon vrai nom Foudil Slimani. Je suis né à Boudjellil, dans la wilaya de Béjaïa le 22 août 1955, de parents paysans. Même si mon père a appris le coran dans la zaouia de Sidi Abderrahmane, dans la wilaya de Tizi Ouzou. J’ai dû quitter mon village natal à l’âge de huit ans, suite à la séparation de mes parents. J’ai continué mes études primaires et moyennes (collège) à Bouira, chez mon frère aîné, Larbi, qui nous a récupérés ma mère et moi. Après la première année secondaire au lycée Abderrahmane Mira de Bouira, j’ai rejoint, à Chebli, mon autre frère, Salah, qui m’a inscrit au célèbre lycée Ibn Toumert de Boufarik, dans la wilaya de Blida. Au sein de ce dernier j’ai eu des professeurs de qualité qui m’ont marqué. Notre professeur de français de première (deuxième année secondaire), notamment, n’était autre que Daniel Boukman, de son vrai nom Daniel Blerald, l’écrivain, poète, et dramaturge connu. Avec lui, on allait pratiquement toutes les deux à trois semaines à Alger assister à des séances de cinéma à la salle El Mouggar ou à la Cinémathèque. Ou encore au TNA pour voir des pièces de théâtre. C’est ainsi que j’ai vu, à  dix-huit ans « Le cercle de craie caucasien » de Bertol Brecht, adapté par la troupe du TNA, avec une belle palette de comédiens de l’époque. Je cite, entre autres, Sid Ali Kouiret, qui deviendra le héros du film « L’opium et le bâton », Yahia Ben Mabrouk, qui a interprété « l’apprenti » dans la série « L’inspecteur Tahar », ou encore la talentueuse Yasmina Douar qui perdra la vie quelques années plus tard dans un tragique accident de voiture. De retour au lycée c’étaient des débats très animés. Des échanges qui nous permettaient de prendre de l’assurance à l’oral. Je me souviens aussi que notre professeur de philosophie, en français à l’époque, lisait, souvent, mes dissertations aux élèves de la classe et me prenait comme exemple. Je précise que j’étais dans une classe « mathématiques élémentaires » et que j’étais, aussi, brillant en mathématiques et en physique.

 Après mon baccalauréat série mathématiques, je rejoignis l’Université de Bab ezzouar (actuellement Houari Boumediène) pour le tronc commun technologie. Je continuai, par la suite, à l’Ecole nationale polytechnique d’où j’obtins le diplôme d’ingénieur en génie civil.

Après deux ans de service national, je fus recruté par le Bureau d’études de la wilaya de Bouira qui me confia son service structures que je dirigeai pendant près de cinq ans. Après une tentative infructueuse de travailler à mon compte (agrément ministériel), je décidai de rejoindre provisoirement le secteur de l’Education nationale, comme professeur des filières du génie civil au lycée. Cela dura finalement jusqu’à ma retraite.

Trait-d’Union Magazine : Qu’est ce qui vous a emmené à l’écriture ? Parlez-nous de vos débuts ?

Il faut dire que j’ai toujours été passionné par les livres et la lecture. Je me rappelle qu’à l’âge de douze ans, j’avais répertorié, sur un petit carnet d’écolier, pas moins de cent cinquante ouvrages lus. Parmi eux beaucoup de classiques de la littérature française dont, notamment, « Les misérables » et « Notre-Dame de Paris » de Victor Hugo ainsi que des livres de la célèbre « Bibliothèque verte » destinés aux enfants.

Devenir écrivain était pour moi un rêve caressé par l’enfant que j’étais. Les auteurs de mes livres étaient mythifiés dans mon imagination, au point d’être presque comme des dieux. Ils dépassaient de loin les ingénieurs et les médecins. Ils me permettaient de voyager et de m’évader vers des contrées lointaines tout en étant au chaud dans mon lit douillet.

Trait-d’Union Magazine : Parlez-nous de votre tout premier ouvrage ? et les suivants ?

Quelques mois après ma retraite, je croisai sur les réseaux sociaux l’annonce d’un éditeur sur le net proposant de publier des auteurs gratuitement. Comme j’avais quelques poèmes écrits dans les années deux mille, à la faveur faveur de ma participation à quelques forums sur la poésie, je me dis que l’occasion se présentait peut-être pour franchir le pas. Et c’est ainsi que mon premier recueil de poèmes « Les Vers fanés » vit le jour. Tout se précipita par la suite et je travaillai en parallèle sur deux projets : le deuxième recueil de poèmes « Errances » et le roman « Le Serment par le sang ».

Il faut noter que je fais aussi de la poésie en kabyle. Je le tiens de ma mère qui était une grande poétesse. Mes premiers poèmes finalisés dans ma langue maternelle remontent à 1998.

Trait-d’Union Magazine : Être écrivain, c’est un métier ou une passion pour vous ?

Je n’ai jamais considéré l’écriture comme un métier. Tout d’abord parce que je n’en vis pas. Ensuite, la passion de l’enfant que j’étais pour la lecture déboucha naturellement sur une passion pour l’écriture. Il faut dire que j’ai une âme de créateur. Aussi bien dans le domaine artistique (littérature, musique) que technique. Lors de mon passage au bureau d’études, j’avais créé plusieurs programmes informatiques de calcul de structure qu’on utilisait mes collègues et moi. A l’époque il n’y avait pas encore les logiciels puissants disponibles de nos jours. J’avais, de même, publié plusieurs petits programmes de jeux pour enfants dans la rubrique « micro-horizons » du journal Horizons dans les années quatre-vingt. J’ai de même plusieurs dizaines de chansons en kabyle avec paroles et musique mais qui n’ont jamais été enregistrées ni publiées. Je peux dire que j’ai une véritable passion pour la création en général. Dans le domaine de la littérature française cela a pu se concrétiser par des publications.

Je réponds donc à votre question sans aucune hésitation : être écrivain pour moi c’est une passion. J’écris avec le cœur. Quand les premières lectrices m’avouèrent avoir pleuré à chaudes larmes en lisant mon roman, j’eus la certitude que j’avais réussi ma mission. Arriver à transmettre les émotions de ses personnages aux lecteurs et les pousser à interagir avec eux est, je pense, le but ultime de tout écrivain.

Trait-d’Union Magazine : Quels sont les bons et les mauvais côtés du métier d’auteur ?

Considérant l’écriture comme une passion, je ne vois que les bons côtés dans ce qui me semble être une véritable aventure. Les moments de bonheur ce sont, je pense, en plus de la joie de tenir enfin son œuvre finie entre ses mains, les retours élogieux des lecteurs. C’est un bonheur inégalé que de lire de l’enthousiasme dans les commentaires, notamment sur Messenger et Amazon.

Si je dois parler de mauvais côté, je dirais que ce seraient les moments de blocage et du manque d’inspiration en plein milieu d’un projet d’écriture. 

Trait-d’Union Magazine : Où trouvez-vous votre inspiration ?

Pour moi il faut s’émouvoir et bouger de l’intérieur pour créer. Et donc, il faut chercher l’émotion libératrice d’adrénaline et d’énergie créatrice. L’étincelle peut provenir, par exemple, d’un événement d’actualité, d’une chanson, d’un fait divers ou encore de la lecture d’un article ou le visionnage d’un film. Le ressenti provoque l’impulsion nécessaire à l’ébauche d’une œuvre, un poème, une nouvelle, ou l’idée d’un roman. Il faut juste avoir le nécessaire pour écrire ou enregistrer quand « ça vient ». Ne surtout pas attendre car quand ça part c’est sans retour possible. En se forçant on n’obtient jamais le même résultat. La création est un plat qui se déguste chaud. Refroidi, il perd l’essentiel de sa saveur. Il y a eu, une fois, un événement dramatique dans ma ville. Je participais à une marche, et les vers se déversaient à flot dans ma tête. J’ai cherché désespérément de quoi écrire autour de moi. En vain. Une fois rentré, le soir, j’ai bien écrit un poème sur le sujet mais je sentais bien qu’il y avait moins de force dans les mots.

Trait-d’Union Magazine : Avez-vous un rituel d’écriture ?

Pas spécialement. Disons qu’en général je m’enferme dans ma chambre pour écrire. Quand une idée germe dans ma tête j’agrafe un paquet de feuilles blanches et je commence à écrire dessus, souvent dans le désordre, des bribes de poème ou de chapitre de roman. J’arrange ensuite le contenu sur un traitement de texte.

Trait-d’Union Magazine : Que représente pour vous l’art poétique dans notre monde porté sur les valeurs monétaires, comment la poésie peut servir de refuge et de lien de liberté responsable ?

J’adore la poésie et les mots bien agencés. Même si je peux apprécier la poésie libre et débridée, ma préférence va vers la rime et la mesure. Peut-être parce que je m’estime être plus un parolier pour chansons. Ma poésie a une musicalité et se fredonne.

Je pense que la poésie et les mots en général sont un baume pour le cœur et l’âme. Quand j’ai perdu, en l’espace d’une année, mes deux frères, je me suis réfugié dans mes poèmes et mes chansons pour supporter ma douleur. Je me suis obstinément refusé à prendre les anxiolytiques que mon médecin m’avait prescrits. Mes mots constituaient l’essentiel de ma thérapie.

Il y a quelques mois, une amie française, artiste peintre, sur les réseaux sociaux,  a perdu, de manière dramatique, un fils à la fleur de l’âge. Elle m’a demandé de lui « envoyer des mots que je pourrais écrire ». Elle m’a dit : « Je ne suis pas poète et j’ai du mal à trouver les mots». Comme je ne connaissais pas son garçon, c’était difficile pour moi. La nuit suivante j’ai eu une insomnie et, sur la base d’une description qu’elle m’avait partagée, j’ai pu lui faire un hommage qu’elle a beaucoup apprécié, ainsi que ses proches. Aux obsèques, le seul texte qui a été lu, c’était mon poème. Je peux le partager pour vos lecteurs si vous voulez.

Trait-d’Union Magazine : Pouvez-vous nous parler de vos auteurs et livres préférés ?

Ce sont tous les auteurs des œuvres classiques de la littérature française. Je cite dans le désordre Hugo, Zola, Camus, Balzac, Dumas, Baudelaire, Corneille, Molière…

Il y a une exception pour un écrivain écossais qui a marqué mon adolescence : A. J. Cronin. J’ai lu pratiquement tous ses livres. J’ai dernièrement relu son chef d’œuvre « La Citadelle »,  un ouvrage en partie biographique.

Pour les auteurs algériens, il y a bien sûr Feraoun, Mammeri, Dib, Kateb Yacine…

Pour nos auteurs contemporains, je porte une admiration particulière pour Yasmina Khadra. J’ai beaucoup aimé, entre autres, « Ce que le jour doit à la nuit ». J’ai lu le livre et vu le film plusieurs fois. Une très belle fresque pour moi. « La dernière nuit du Raïs », est encore une autre démonstration du génie de l’écrivain qui a pu se mettre dans la peau d’un personnage aussi controversé que le leader libyen Kaddafi. Il faut, en plus de celles de  l’écrivain, réunir les qualités de psychologue, historien, investigateur… pour conduire une narration à la première personne dans cet ouvrage. Un vrai challenge réussi avec brio.

Trait-d’Union Magazine : Quel regard portez-vous sur la littérature algérienne d’aujourd’hui ?

Je pense qu’elle se porte bien, malgré les effets néfastes de notre système éducatif. Je parle de la littérature d’expression française. La régression de la langue n’a pas empêché la floraison d’auteurs nouveaux, porteurs d’espoir. Je pense tout de même que la littérature, au même titre que le reste, a besoin de plus d’espaces de liberté pour s’épanouir, loin des tabous et des pressions.

Trait-d’Union Magazine : Avez-vous d’autres projets en prévision ?

Je travaille actuellement sur deux projets principalement. Un recueil de petites nouvelles et un roman. Je pense aussi à un recueil de poèmes en kabyle.

J’aimerais aussi pouvoir concrétiser la traduction de mon roman « Le Serment par le sang » vers tamazight, l’arabe et l’anglais.

Trait-d’Union Magazine : Pour le mot de la fin, qu’avez-vous envie de dire aux lecteurs ? et quels conseils donnerez-vous à de jeunes écrivains ?

Je voudrais dire aux lecteurs, d’abord, qu’ils sont les juges ultimes de toute œuvre littéraire et qu’ils doivent, à ce titre, s’affirmer en partageant leurs retours sur les plateformes dédiées. Cela permet de stimuler les auteurs et de les encourager à produire en tenant compte d’éventuelles critiques.

Pour les jeunes écrivains je veux simplement dire que la grandeur est dans l’humilité et la simplicité. Qu’ils ne cherchent pas à inventer des phrases compliquées pour faire sensation, au risque de perdre pied et de se noyer. L’essentiel est de faire passer l’idée, quitte à se contenter du classique « sujet, verbe, complément ». La ponctuation aussi est très importante. Une virgule peut changer le sens d’une phrase. Ils doivent enfin éviter de se pervertir, en tenant jalousement à leurs racines et à leur authenticité.

Propos recueillis par Adel Messaoudi

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