Trait-d'Union

Fadéla M’rabet, première féministe algérienne

Fadéla M’rabet n’est ni romancière ni nouvelliste. Inclassable littérairement, elle passe de l’essai contestataire pour défendre la femme algérienne au récit de voyage et d’humeur où elle se raconte. Elle publia La femme algérienne en 1965 et Les Algériennes en 1967, deux essais qui l’ont mise au-devant de la scène politique. En 2003 elle publie […]

Fadéla M’rabet n’est ni romancière ni nouvelliste. Inclassable littérairement, elle passe de l’essai contestataire pour défendre la femme algérienne au récit de voyage et d’humeur où elle se raconte. Elle publia La femme algérienne en 1965 et Les Algériennes en 1967, deux essais qui l’ont mise au-devant de la scène politique. En 2003 elle publie Une enfance singulière, en 2005 Une femme d’ici et d’ailleurs et d’autres textes qui suivront. Son dernier texte est Le bonheur d’être Algérien publié en 2020. Dans une langue concise, acerbe, sans fioriture, poétique et rebelle, elle revendique les droits de la femme. Beaucoup de femmes de son âge se seraient retirées pour faire des confitures, ce n’est pas son cas car elle s’investit toujours vis-à-vis en faveur des Algériennes. Sous une apparente fragilité, elle possède une volonté à toute épreuve pour dénoncer l’inacceptable à travers ses essais féministes. Rebelle et revendicatrice, elle porte sur la place publique les problèmes que subissent les algériennes comme au lendemain de l’indépendance. Elles avaient combattu le colonialisme au même titre que les hommes pour obtenir toutes les libertés mais elle écrit que nombreuses sont retournées aux cuisines. Ses prises de paroles lui ont valu l’ire des tenants de la tradition et des réfractaires à toute émancipation de la femme. Ses pensées les plus intimes comptent quand elle émet par touches successives ses revendications politiques, ses critiques acerbes sur les combats non gagnés, ceux des femmes algériennes.

Elle fut l’une des premières algériennes à étudier au-delà des mers alors qu’elle est issue d’un milieu traditionaliste de Skikda. Son père était d’une grande tolérance. Il tenait à ce que ses filles réussissent leurs vies. Pendant la guerre de libération, Fadéla M’Rabet a milité pour l’indépendance de l’Algérie. Elle a fait la grève des étudiants algériens en France et a participé à des réunions de militants FLN à Strasbourg. Elle fut renvoyée d’un collège où elle était maîtresse d’externat pour ses activités nationalistes. Elle raconte ses parcours, ses coups de cœur et ses déboires avec des indics qui n’avaient aucun respect pour leurs sœurs algériennes. De cette expérience, elle retient l’apprentissage de son individualité en tant que femme se sentant libre : « En Algérie je me percevais comme une figurante. A Strasbourg, auprès de mes camarades d’études, je me suis sentie sujet … Je les ai tous perçus, les filles surtout, comme des personnes uniques. Alors que je venais d’un pays où les hommes comme les femmes semblaient interchangeables ». C’était en 1954. Elle raconte la construction de la femme qu’elle est devenue grâce à sa rencontre avec Tarik Maschino, son époux, militant pour la cause algérienne. Les idées et les opinions politiques de l’un et de l’autre, avec des principes et s’y tenir, tout cela fut fondamental et fondateur pour leur union qui dure toujours et qui donne raison à la volonté de surmonter les obstacles. Par ses écrits, Fadéla M’Rabet devient un repère pour la lutte des femmes algériennes pour leur liberté. Dans les années 1970 elle fut très critique de l’Union Nationale des Femmes Algériennes dont les représentantes étaient des bourgeoises qui ne s’occupaient que d’elles-mêmes, des « dames patronnesses qui manifestaient pour la libération du Mozambique et de l’Angola, mais pas pour celle des algériennes ». Cette Union des Femmes Algériennes avait tout fait pour la discréditer lorsqu’elle avait publié La femme algérienne car il ne fallait surtout pas critiquer les traditions rétrogrades ! Fadéla M’Rabet reconnait que de grands progrès ont été faits au niveau individuel, mais individuel seulement. Au niveau social global il reste beaucoup à faire. Elle s’en prend aux intégrismes de tout bord et elle n’hésite pas à accuser les femmes qui portent le hidjab de capituler, de cesser de se battre. « Ce sont des capitulardes » écrit-elle. Le voile devient un ghetto quand la génération des mères se sont suicidées parce qu’on les retirait du lycée « pour les voiler et les marier ». Aujourd’hui, l’ignorance de la lutte des algériennes pour leur liberté est souvent à la base de cette régression. La lutte pour l’émancipation de la femme doit être de tous les instants car les idées intégristes ne cessent de proliférer.

La caractéristique de l’écriture de cette ‘féministe’ est la publication d’ouvrages courts dans lesquelles elle évoque sa grand-mère ‘Djedda’ à Skikda, omniprésente dans ses récits. Elle a influencé ce qu’elle est devenue. Dans Alger un théâtre de revenants, il est question de sa prise de conscience du traitement des femmes dans la société algérienne. Ses réflexions tournent autour du présent à partir du passé, celui d’Alger et des Algérois, celui de l’Algérie dans cette ville qui en est le miroir. Fadéla M’Rabet revisite les lieux et les gens et cela lui permet de faire le point tout en regardant dans le rétroviseur. Par exemple, elle use de métaphore de la Deglet-Nour pour dire le changement et la résistance. Elle décrit l’histoire du dattier Deglet-Nour qui a failli être récupéré par les Américains pour le cultiver dans l’Arizona : « Non ! Proclament les Algériens, c’est une trahison que de livrer le palmier-dattier de la Deglet-Nour, ce roi du désert, aux cowboys qui ont exterminé les Indiens ».

En effet, certains étaient prêts à tout vendre, même leur âme. Cette allégorie résume un néocolonialisme rampant et la résistance des femmes et du pays authentique. La Deglet-Nour symbolise la noblesse et l’honneur qu’il faut préserver. Elle répète que ce sont les femmes qui ont su préserver et sauver cet amour et cette jalousie pour l’Algérie. Mais aujourd’hui, elle ne reconnaît son Alger des femmes libres des années 70, des femmes libres qui portaient le ‘haïk’, authentiquement algérien, en signe de protestation contre le colonisateur.

Elle observe que les filles « sont devenues des souks ambulants ou des SDF qui portent tout ce qu’elles possèdent sur leur corps – sur le pantalon une jupe, sur la jupe une veste, sur la veste un voile qui recouvre la tête et les épaules. Sous le voile, un foulard qui enserre le front et écrase la chevelure ». Pour la féministe algérienne, ces vêtements ne sont pas choisis mais souvent subis. Ces accoutrements escamotent et cachent la féminité, ils ensevelissent la femme. Cela n’est pas l’esprit des Moudjahidettes. La question est pourquoi la femme algérienne en ce début du 21e siècle s’excuse d’être là, d’être dehors, d’être dans la rue, de cacher son corps ? Pour se faire accepter ? Alors elle se voile comme si elle disait aux hommes : « nous ferons tout pour ne pas vous déranger, comme si elles disaient merci de nous tolérer dans la rue ». Fadéla M’Rabet animait une émission à la chaîne III, « Le magazine de la jeunesse » avec Tarik Maschino sur la liberté des femmes où elle donnait la parole aux jeunes filles dont certaines étaient suicidaires ? La liberté de parole avait délié les langues et ces filles se libéraient par la voie/voix des ondes.

Aujourd’hui, le spectacle est douloureux pour l’écrivaine même si elle sait que nombreuses sont celles qui se battent toujours. Elle observe une jeunesse saccagée mais qui garde quand même le sourire. Elle rappelle que pendant la guerre d’indépendance « l’espoir ne nous quittait pas. Nous étions sûrs de la flamboyance de nos lendemains ». Ces lendemains sont tristesse et lassitude qui se lisent sur le visage des femmes. Les récits de Fadéla M’Rabet tournent autour de questions brûlantes, comme la politisation de l’Islam. Elle souhaite pour l’Algérie un état de droit qui sortira les femmes de cette force d’inertie qui les paralyse. Ses observations font mouche. Elle décrit une Algérie qui se modernise sur le plan technique, mais qui recule sur le plan des idéologies progressistes, alors que le pays était prêt au moment de l’indépendance à être moderne sur le plan sociétal. Son récit La salle d’attente, au titre symbolique décrit la mise en parenthèse des espoirs démocratiques. La salle d’attente est un lieu où rien ne se passe pour ceux qui y sont, où les gens tuent le temps en attendant ‘Godot’. Les gens font semblant de s’occuper en lisant des pages qui datent. Ils sont dans cet entre-deux où l’espoir est présent en sachant que le désespoir n’est pas loin et c’est ce que vit le jeune qui tient les murs, qui attend un logement comme elle le décrit si bien : une jeunesse qui « déambule sur le trottoir, sur la chaussée, qui feint le détachement, la distance mais qui est trahie par un regard fiévreux ». Sans être dans la nostalgie, elle rappelle les fondamentaux, en l’occurrence l’apprentissage de la liberté grâce aux femmes, comme dans sa famille, illettrées, mais si riches en qualités humaines.

Son message est fort quand elle écrit que les Algériennes se cachent derrière des foulards, qu’elles ont intégré la honte de leur corps au point de le cacher, alors que leurs mères se sont battues pour s’affirmer dans une Algérie pleine d’espoir. Fadéla M’Rabet convoque Kateb Yacine qui disait que la condition de la femme était due à la jalousie de l’homme. Le problème, dit-elle, est que beaucoup de femmes prennent la jalousie pour une preuve d’amour : « Erreur funeste » crie Fadéla M’Rabet car « le désir de posséder la femme n’est pas le fait d’être amoureux, mais le fait d’un prédateur … qui remonte au système patriarcal ». Elle affirme que les hommes sont plutôt jaloux de leur statut « d’hommes survalorisés » depuis l’enfance. Fadéla M’Rabet dénonce avec force le fondamentalisme religieux des pays comme l’Arabie Saoudite, « pays le plus antidémocratique des pays musulmans », protégé par les grandes puissances européennes. Elle dit cette phrase terrible que beaucoup pensent tout bas : « L’Algérie actuelle devient de plus en plus étrangère aux anciens. Elle n’est pas celle qu’ils ont voulue ». Elle dénonce cette nouvelle idéologie rampante « qui permet de faire de toutes les femmes des ventres à guerriers et de tous les hommes des chairs à canons ».

Dans Le chat aux yeux d’or, une illusion algérienne, avec en couverture une peinture de Modigliani ‘la femme à l’éventail’, et L’Algérie des illusions, ouvrage co-écrit avec son mari Tarik Maschino, le terme illusion revient, ce qui exprime la déception de voir une Algérie moderne et démocratique qui met du temps à voir le jour.

La grand-mère mythique est sa mémoire positive quand la narratrice recrée grâce à ces femmes aïeules, le combat de femmes fortes qui ont su transmettre la flamme de la révolte contre l’occupant et pour la liberté. Cette Algérie dont elle parle n’existe plus et c’est peut-être là tout le problème de toute une génération d’Algériennes comme Fadéla M’Rabet. Elle ne décolère pas contre les islamistes qui ont déformé l’image de la femme algérienne d’une manière générale dont le corps « amplifié dans une espèce de gabardine sombre, comme le châle qu’elles n’enlèvent pas à l’intérieur comme à l’extérieur, quel que soit le temps ». C’est devenu l’image de l’Algérie des années 2000 et elle se lamente qu’aujourd’hui les mères sont devenues les pires ennemies de leurs filles, ce qui n’était pas le cas durant la lutte pour l’indépendance et au lendemain de l’indépendance. C’est un cri devant la déferlante rétrograde. Le chemin de la liberté s’éloigne à travers un fort sentiment d’incompréhension, de dépit, de colère par rapport au temps perdu : « que notre fin soit meilleure que nos commencements » écrit-elle. Les femmes devraient être conscientes des possibles quand elle parle d’un temps où l’on priait sans que cela ne soit une affaire ostentatoire. Elle parle d’une époque où la religion était vécue sereinement, sans agressivité, sans acrimonie, sans violence, où l’acte religieux était vécu dans la joie, un temps où on pouvait remarquer que le muezzin avait les yeux bleus et que sa voix était belle, mélodieuse, inspiratrice car ne passant pas par des haut-parleurs mal réglés et assourdissants : « Même les agnostiques, même les athées sont émus quand ils entendent le muezzin, émus comme par un souvenir d’enfance ». Le père adulé est aussi sa référence contre ceux qui ont utilisé et la langue et la religion au seul souci de leur profit. A l’âge de 85 ans elle n’abdique pas car elle écrit toujours pour défendre ses idées pour une Algérie moderne et démocratique. Dans un entretien que j’ai eu avec elle en 2009, je constate que son propos est d’actualité quant à la liberté de la femme algérienne. Elle me disait : « On fera un grand progrès le jour où les féministes auront comme objectif non pas le pouvoir pour être à leur tour des mollahs en jupon, mais la démocratie. Avec des hommes et des femmes réconciliés qui auront un désir commun : le bonheur – ici et maintenant. Dans le respect de soi et des autres. Dans la dignité. Dignité incarnée par les femmes de l’Algérie de mon enfance, ces magnifiques ambassadrices de leur pays et de l’Afrique, berceau de l’humanité ».

Benaouda LEBDAI

Auteur

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Benaouda Lebdai est professeur des Universités au Mans où il est Directeur-adjoint du Laboratoire de recherche 3L. AM (Langues, Littératures, Linguistique des universités d'Angers et du Maine). Il a enseigné pendant plus de quinze ans à l'Institut des Langues Étrangères de l'Université d'Alger. Il a obtenu son Ph.D (Doctorat d’État) à l'Université d'Essex en Angleterre. Spécialiste en littérature Comparée Africaine et Africaine - Américaine, Lebdai a participé à de nombreuses conférences Internationales dans ce domaine, en Algérie, au Maroc, au Sénégal, en Égypte, en Inde, en Espagne, en Angleterre et aux États-Unis d'Amérique... Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur les littératures africaines anglophones et francophones.

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