Trait-d'Union

Elsa Morante, une vie pour la littérature

Elsa Morante est à juste titre considérée de manière unanime par les lecteurs et les critiques littéraires comme l’une des plus grandes écrivaines italiennes du XX siècle. Par sa volonté obstinée de rester en dehors de toute tendance ou courant littéraire, et la rendant de ce fait inclassable, l’écriture de Elsa Morante se concentre sur les valeurs humaines qui n’appartiennent à aucune époque déterminée mais à l’éternelle comédie et drame de l’existence humaine. Les thèmes de son œuvre narrative et poétique se situent en dehors du temps et de l’espace.

En effectuant un important travail de réinterprétation de la réalité à travers son œuvre romanesque, Elsa Morante a su traiter des thèmes les plus sensibles de l’existence humaine. Ainsi la douleur et la grâce, l’enfance et la vieillesse, la vie et la mort trouvent leurs places dans une dialectique constante qui oscille entre pesanteur et légèreté. Les personnages qu’elle a construits sont inoubliables par l’authenticité et la force de leurs instincts. Sa poétique est ainsi une poétique de l’existence et son écriture possède la force et la grâce aérienne d’une toile tissée avec un soin et une patience infinie.

Elsa Morante nait à Rome le 18 aout 1912 au 7 via dell’Anicia, dans un quartier calme, qui surplomb l’ancien port de Rome. Sa mère Irma Poggibonsi, est institutrice dans une école et son père Augusto Morante, éducateur dans un institut pour jeunes délinquants. Mais selon les biographes, son père officiel n’est pas son père naturel. Son père biologique se nomme en réalité Francesco Lo Monaco et il est sicilien. Sur cette ambiguïté va se construire en grande partie la mythologie personnelle de Elsa et son univers poétique. Elsa est en effet un écrivain très précoce : elle commence à composer dès son plus jeune âge, des poésies, des courtes nouvelles et des contes illustrés pour ses frères. Après le lycée elle décide de quitter le domicile familial pour vivre seule. Elle s’inscrit à la faculté de lettres à Rome mais abandonne ses études et commence à collaborer avec différentes revues telles que Il corriere dei piccoli.

En 1936 elle rencontre Alberto Moravia, écrivain à succès, rendu célèbre notamment suite à la publication en 1929 de son 1er roman, Les indifférents, écrit à l’âge de 19 ans. Ils se marient en 1941 et resterons officiellement unis jusqu’à la mort de l’écrivaine. Ensemble ils fréquentent les cercles d’écrivains et d’artistes dans lesquels Elsa se lie d’amitié en particulier avec Pier Paolo Pasolini, intellectuel engagé, figure rebelle et à contrecourant de la culture bourgeoise qu’il ne cessera jamais de dénoncer à travers ses écrits et ses films.

Elsa Morante entretient une relation très particulière avec le réel : « Alors qu’Elsa détestait le réel, pour se plonger dans un univers imaginaire qui reproduisait finalement une expérience très intime et individuelle du réel. Et elle créait ainsi un monde fantastique, irréel, halluciné, où régnait une mythologie personnelle » témoignait son mari Alberto Moravia. Elle répugne d’ailleurs à parler d’elle-même et se méfie de ceux qui s’intéressent à sa biographie. « Les romans sont plus autobiographiques que n’importe quelle chose que l’on peut raconter de soi. Parce que dans les romans c’est comme dans les rêves : une transposition magique de notre vie, peut être même plus significative de notre vie, car enrichit par l’imagination » confiait-elle à Enzo Siciliano[1], dans une interview publiée en 1972. Durant la deuxième guerre mondiale, pour fuir l’occupation nazi, Elsa et son mari quittent la capitale pour se réfugier à Fondi, une petite localité de l’Italie du Sud.

Son 1er roman qu’elle publie en 1948 s’intitule Menzogna e sortilegio (Mensonges et sortilèges) et annonce d’emblée le caractère baroque de son écriture. Le roman de Elisa, la narratrice, est un voyage parmi les morts, le récit de plusieurs générations de personnages en proie à des passions et des instincts inéluctables, dans un Sud marqué par l’immobilisme sociale et la résignation indolente. L’héroïne se refugie dans un monde peuplé de fantômes, loin d’une réalité qui lui fait horreur.

Elsa Morante puise dans son inconscient les éléments nécessaires à la construction d’un univers foisonnant de créativité et peuplé de personnages fragiles et forts à la fois. En 1957 elle publie L’isola di Arturo (L’île d’Arturo) qui est à ce jour unanimement salué par la critique et considéré comme le chef d’œuvre de l’écrivaine et qui remporte le Premio Strega[2] la même année.  Ce roman rassemble tous les thèmes qui lui sont chers : l’enfance refuge paradisiaque et rempart contre la douleur, l’amour, le secret, les conflits familiaux. L’histoire, racontée à la première personne par Arturo, jeune garçon à moitié sauvage, orphelin de mère, qui vit sur l’île de Procida, au large de Naples une enfance en totale liberté, accompagné par sa chienne Nunziata. Dans cette petite partie du monde, Arturo vit au rythme des saisons et de la nature. Roman de formation construit autour d’Arturo, qui passe du temps de l’enfance insouciante vécue en totale symbiose avec la nature, déesse régnante de l’île, au temps de l’adolescence, des premières amours, des déceptions et enfin de l’adieu qui le voit couper le cordon ombilical et quitter l’île et son enfance pour devenir un adulte, avec ses blessures et son parcours. Elsa dédie sa vie à l’écriture et continue à occuper une place centrale sur la scène culturelle italienne en participant par ses écrits aux grands débats de ces années-là.

La Storia, publié en 1974 et Aracoeli, son dernier roman publié en 1983, reprennent la plupart des thèmes qui lui sont chers : la maternité, la tragédie des petites gens face à l’Histoire, l’enfance et son étroite relation avec la nature et le monde animal, la recherche d’un paradis perdu et la pesanteur qui inéluctablement nous entraine vers la vieillesse et la mort. Son angoisse face à la vieillesse, la mort de son ami Pasolini, sa tentative de suicide en 1983, et d’autres ennuis de santé annonce le long déclin de celle qui fut un témoin passionné et atypique de ce siècle bref. Elsa Morante s’éteindra le 25 novembre 1985, dans une clinique de la capitale suite à une longue et pénible maladie.

Pour mieux comprendre son univers et sa poétique Il mondo salvato dai ragazzi (Le monde sauvé par les gamins) représente une excellente clé de lecture. Œuvre hybride qui mêle différents genres, à la fois manifeste, essai philosophique, poésie, tragédie ou encore comédie parue en 1968, durant les années des manifestations juvéniles et estudiantines. Elsa Morante nous a laissé une œuvre extrêmement riche entre romans, nouvelles, pièces de théâtre, poésie et essais critique. Sa vision de la littérature prend ainsi tout son sens lorsqu’elle parvient à se détacher du réel pour entrer dans le temps mythique du récit et construire des œuvres intemporelles qui cherchent à percer le mystère de l’existence humaine. Forte et fragile, solaire et tourmentée ainsi se révèle la personnalité de Elsa Morante, dont les écrits portent l’empreinte de cette dialectique. Son engagement va bien au-delà d’une simple vocation : pour Elsa Morante l’écriture était sa vie.

Par Triki Sandra Sabrina


[1] Enzo Siciliano : 1934-2006, écrivain, critique littéraire et dramaturge italien.

[2] Prestigieux prix littéraire attribué chaque année à un livre publié en Italie.


Auteur

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Directeur de la publication de Trait-d’Union magazine. Membre fondateur, Ex-président et actuel SG du CLEF Club Littéraire de l’Étudiant Francophone de l’université de Chlef. Journaliste et chroniqueur à L’hebdomadaire LE CHÉLIF. Membre du jury étudiant du Prix Goncourt choix de l'Algérie 1ère édition. Enseignant vacataire au département de français UHBC.

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