Trait-d'Union

De sable et d’écume : Le Tango de la déesse des dunes de Wafa Ghorbel

D’une rive à l’autre, les mots traversent la méditerranée et s’amoncèlent sur les flots qui jonchent les courbes enchanteresses d’une écriture fragmentaire. Écrire soi et partir à la conquête de l’autre en ayant à l’œil les prémices d’une création nouvelle, telle était la démarche entreprise par l’écrivaine du Tango de la déesse des dunes (MTL, 2017, Prix Béchir Khraïef de la Foire internationale du Livre de Tunis 2018, Prix Zoubeida B’chir du CREDIF 2018). Wafa Ghorbel, universitaire, romancière à succès, chanteuse-parolière franco-tunisienne est d’ores et déjà admise dans la scène littéraire tunisienne, maghrébine et méditerranéenne suite à la publication du Jasmin noir (2016, prix découverte du Comar d’or).

Ils ne sont pas légion ces auteurs-romanciers ou créateurs qui font flèche de tout bois et dont le rendu littéraire ne peut se résoudre en une création amorphe. À vrai dire, Wafa Ghorbel fait partie de ce cercle restreint d’artistes lettrés et son parcours si particulier l’atteste parfaitement.

Écrire à la fois dans sa langue et dans celle de l’autre, telle semble être la philosophie et la stratégie scripturale adoprées dans Le Tango de la déesse des dunes, une œuvre qui amorce de nouvelles manières d’entrevoir la littérature. La double culture de l’écrivaine, orientale et maghrébine d’essence, occidentale par la force des choses, l’amène plus que jamais à prôner une authenticité des mœurs et des traditions plurielles à la croisée d’une écriture hétérogène et d’une référentialité allogène.

Deux langues s’imposent naturellement à elle comme une double réalité mise en exergue par l’instance créatrice du roman dans un fabuleux exercice du dire sur le dit. Impuissante parfois, la romancière assiste à cette concaténation morphologique, lexicale et syntaxique et succombe aux connotations multiples de la langue arabe, celles des vers éternels de Mahmoud Darwich où l’universalisme et l’arabité se côtoient plus que jamais, ou celles des feux hardis du Prince du Jasmin, Nizar Qabbani, poète immortel dont l’audace scripturale réhabilita la femme dans toute sa splendeur. Sensible à la littérature universelle et à celle de l’Hexagone particulièrement, l’auteure en fait une attribution préférentielle et s’accorde le temps nécessaire pour compulser, battre le pavé et partir à la quête de l’insondable. Un titre plus que tout autre scellera sa rencontre avec l’autre rive : L’Amant (1984) de Marguerite Duras. S’ensuit une traversée palpitante pour la reine des sables à la recherche d’un remède au mal par le tango.

Wafa Ghorbel est tout aussi suspendue aux récits de Georges Bataille, transgressant les lois régissantes d’un genre pour une écriture en besogne et un récit d’exception. Elle rejoint ces vieilles lunes et s’engouffre ainsi telle une bise par les interstices des volets. Elle y demeure un temps et saisi la « part maudite » de l’écrivain, si réelle, si brute par une irrégularité intense faite de lambeaux narratifs épars, de fragments atemporels et de sauts aphoriques. Jamais clos, point achevé, Le Tango payera son dû et ce n’est que suite au parachèvement de la dette obscure que le malaise auctorial se dissipe laissant place à une jouissance scripturale que l’œuvre mettra soigneusement à l’œuvre. Langue et récit transcendent l’impossible et donnent naissance à un récit époustouflant ancré dans un imaginaire littéraire, linguistique, culturel et philosophique aussi.

La promesse du Tango de la déesse des dunes n’est pas encore consumée et tend à être tenue, résolue à élucider les maux qui nous rongent sous l’échafaud. L’œuvre est soumise à un travail de l’esprit qui conçoit l’effort intellectuel conséquent dans une pratique saillante et analytique de la littérature qui plus est. À vrai dire, Le Tango en porte les marques et ne rechigne pas à la tâche abritant les allées et venues d’une romancière qui vogue sans cesse, advienne que pourra si ce n’était la justesse du verbe, la teneur du propos et l’esquisse d’un hameau. Au commencement était la lumière, celle d’un amour enjôleur, entiché par les armes du cœur et mené de fil en aiguille.

Il était à elle et Paris fut un carrousel, véritable attraction scripturale de l’art forain dont les lumières avaient sublimé le tout bonheur huit années durant. « Tu veux m’accompagner pour aller chercher ta cousine à l’aéroport ? » (2017 : 93). Lui le fera à contrecœur et Orly Sud vit atterrir à vingt heures trente, un joli brin de femme, cheveux noirs, mi-courts, maghrébine, tunisienne. « Tu sais bien que je ne crois en aucun destin » (2017 : 96), disait-il avec certitude, « Hasard ? Chance ? Malchance ? Peu importe, notre histoire est déjà là » (2017 : 96).

Fallait-il pour autant qu’ils s’attachent et qu’ils s’aiment pour se quitter ainsi ? Le lourd secret qu’il portait vaillamment en lui ne les avait pourtant pas séparés. « À quoi bon réveiller les vieux démons ? » (2017 : 77) surtout si l’ombre d’un frère noyé resurgit, un être cher tué : « Voilà c’est dit ! Oui je l’ai tué. J’écris le verbe, je le réécris pour mieux le voir sur la feuille maintenant qu’il est sorti de ma tête » (2017 : 77). La culpabilité écrasait son être et le rongeait donnant ainsi au meurtre les aspects primitifs et vierges dont les sanglots accouchent une fois le pas franchi. Depuis ce jours, plus rien n’est pareil mais l’homme survit et se confie à l’amour de sa vie dans une première lettre, bien après l’avoir quittée : « Je me demande aussi si t’en avoir parlé aurait sauvé notre couple… Il y aura également tes démons. La rencontre des deux sera fatale » (2017 : 77). Résurrection ou mauvais génie, l’écriture en dit long sur cette renaissance actée et le texte suggère une discontinuité narrative chevillée à des scènes ou à des pauses confrontant l’accélération du récit et son arrêt mesurable en longueur et en durée, attestant d’une construction romanesque à tempos narratifs distincts qui sert à projeter la position, les situations de conflits, les stratégies de résolution, les objectifs et l’aboutissement de la trame.

Comme elle, il décide de faire son troisième cycle, et les études ibériques allaient lui permettre de renouer avec ses origines maternelles enfuies à Buenos Aires, mais aussi avec la  Julio Cortázar et sa littérature mélodieuse à fleur de peau. « Du Tango au Jazz, de Buenos Aires à Paris, des lettres aux notes, du discours à la mélodie, voilà le voyage que je m’apprête à accomplir » (2017 : 107). Ne serait-ce pas là un Jean qui pleure et un autre qui rit, un cœur sur la main et l’autre qui pie ? Qu’à cela ne tienne ! L’univers qui est le sien reflète en partie les desseins d’une écrivaine qui veut bien promener son roman tel un miroir le long d’un chemin. La vie en rose du couple ne tarde pas à virer au noir quand les démons du passé ressurgissent et dévorent l’âme et la chair de celle qui aura pour un temps entretenu le labyrinthe romanesque de ce récit cabotin.

Elle avait choisi de dire à la Sorbonne l’interdit chez Marguerite Duras et trouvait celle-ci « Passionnée et passionnante. Poignante. Intense. Bouleversante » (2017 : 107). C’est dans sa chair que ses lettres résonnent et la pénètrent rendant la littérature une tâche bien défendue. Il y’avait aussi la danse, cette magie ambulante qui survient à l’âge de tous les désirs « [Elle] avai[t] besoin de faire parler [son] corps » (2017 : 67) et d’exprimer ce qui restait gravé en elle depuis le temps. Elle en avait fait son quotidien étant enfant et s’en était éloignée considérant bien plus tard que la danse classique enfermait le danseur « dans des performances trop structurées à la recherche d’une perfection qui tue toute liberté créatrice » (2017 : 65). Elle devait le sentir inconsciemment à l’époque et s’était faite à l’idée que le chant et le conservatoire allaient répondre à ses attentes. Fourberie d’un jour ou d’un soir, l’artiste finira par adopter vers ses quinze ans la danse orientale, bédouine, berbère, folklorique tunisienne… Conquis, l’amant drape le rythme et suspend le temps d’un instant les louanges d’Om Kalthoum suite à son récit et tire par le bras sa dulcinée. « Ton corps secoué de petites décharges marque sensuellement la cadence […] Tout en toi répond à l’air féérique » (2017 : 67).

L’écriture en revêt les traits et ce qui importe le plus pour l’auteure c’est de dire encore et encore sans lassitude aucune ce qui s’était dit en donnant l’impression d’avoir une musique en soi pour faire danser le monde. Légère, la romancière chavire sans pour autant se coucher sur le flanc et fait vaciller à merveille le vent qui souffle sur les voiles enivrées de ses personnages. Habitée par le rythme, son métronome est une plume émouvante, acre, brute, conçue pour arracher l’être à sa torpeur ou, au contraire, l’égarer en envoyant valser le tango.

Convulsive et violente, l’âme romanesque de l’œuvre est une déraison spasmodique, intense par ses mots, impétueuse dans son mouvement, brusque et féroce à l’arrêt, prompte à user d’une charge émotionnelle à l’écrit qui se traduit par un style tantôt apprêté, tantôt fluide disposant les éléments du langage et du récit à sa guise.

Le verbe est plus que jamais primordial pour l’hymne épistolaire de la romancière qui mène à la baguette le carrefour des unités de sens en véritable chef d’orchestre donnant le tempo, annonçant la couleur marquant la mesure en faisant battre le rythme. Tout est une question de perspectives, de sonorités, de lyrisme et de partitions parfaitement transcrites. Le lecteur s’y confrontera inéluctablement et saura disséquer l’étoffe à double trame présentant un aspect différent à l’envers et à l’endroit.

L’on continue pourtant à danser le Tango, toujours à deux, jamais l’un sans l’autre, ouvrant le bal amoureux sur l’horizon perfide du partenaire avide et décousu. « Nous passons cette deuxième nuit nuptiale à l’hôtel où a eu lieu la cérémonie. Baisers, caresses et mots d’amour échangés. Corps dévêtus. Peaux embarrassées, encollées » (2017 : 228). La fin n’est point envisageable mais le requiem de l’être consumé ne tient plus à grand-chose tant les pas boueux de l’amant persistent à essuyer le sol dorien de sa bien-aimée et « Au moment de pénétrer ton temple, de chercher à y accomplir ma prière, à y faire brûler mon cierge, ses portes se referment » (2017 : 228). Interminablement, les récits s’enchaînent et tiennent en haleine le lecteur qui assiste à une rupture fracassante, ébouriffée par un acte destructeur et fatal. Il part, non sans regrets, parachever sa thèse en Argentine, seul, laissant derrière lui à Paris un amas de non-dits et une épouse apeurée. Fraîchement rencontrée à Buenos Aires, Eva, jeune espagnole, frappa à sa porte et « pour la première fois depuis qu[’il l’a] connue, [l’a] aimée, [l’a] vénérée, [il est] infidèle. [Il l’a] trompée » (2017 : 257). Il avait pénétré le jardin secret d’une autre et ne manquait pas de surprendre, dès son retour en Métropole, celle qui l’a toujours aimé, devenue docteur ès lettres durant son absence en organisant un fabuleux dîner à la chandelle qui se solde par des « Baisers brûlants, sens en ébullition, halètements, désir… tremblements, gémissements, douleurs, larmes. » (2017 : 268), un scénario auquel il s’était habitué sans en connaître le secret et qui avait fait de lui un homme infidèle. Et c’est ainsi que, n’ayant plus la force de la consoler, il fit face au récit d’une meurtrissure, celle d’une enfant marquée au fer rouge par une vieille dame pensant la protéger des hommes et de leurs vices. « Je vais te révéler un secret… mon secret […] J’ai huit ans. Après l’école, je rentre chez mes grands parents […] La vieille dame en face sort de sa poche quelque chose […] Elle sort une lame de rasoir […] Prend mon genou dans ses grosses mains et me fait plusieurs incision avec » (2017 : 268-269). Sorcellerie. Fin du bal.

L’auteure se joue de ses lecteurs en galvaudant les éléments de la trame par une délicatesse césarienne. L’écriture sanglote et les spasmes respiratoires font place au néant. Nul ne viendra plus danser, le silence empesta ce coin de sa pensée et le tasfih, ce verrou maghrébin archaïque, garant illégitime de l’honneur familial fut à l’origine de leur mort subite. Les dunes changent sous l’action du vent et la romancière met fin à l’agonie par un divorce. Les mots se fanent, il n’en restera rien, pas la moindre apostrophe, ni le moindre tiret. Les points restent suspendus et la parenthèse se referme. « Cet après-midi, nous nous sommes croisés à Saint-Michel, notre quartier préféré. Il l’est toujours, apparemment. Trois ans loin de toi » (2017 : 43). Un livre, un récit, une lettre qui n’en est pas vraiment une adressée à un être cher. Un déclin, une plénitude et une orgie textuelle qu’est Le Tango de la déesse des dunes (2017), roman incontournable de la scène littéraire tunisienne, maghrébine, française et francophone.

Auteur

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Directeur de la publication de Trait-d’Union magazine. Membre fondateur, Ex-président et actuel SG du CLEF Club Littéraire de l’Étudiant Francophone de l’université de Chlef. Journaliste et chroniqueur à L’hebdomadaire LE CHÉLIF. Membre du jury étudiant du Prix Goncourt choix de l'Algérie 1ère édition. Enseignant vacataire au département de français UHBC.

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