Trait-d'Union

Ce qui reste de l’hiver

Longtemps, j’ai mis ma plus belle robe pour accueillir le 8 mars. Je me fardais avec subtilité, comme je sais si bien le faire, lâchais mes cheveux, mettais un manteau et des chaussures assortis et allais rejoindre deux ou trois copines pour un après-midi shopping, un café ou, parfois, un film à la Maison de la Culture. Je sais, vous trouvez ça ridicule, et peut-être que vous avez raison. Mais quand vous travaillez debout, du matin jusqu'au soir, tous les jours que Dieu fait, que vous devez supporter une marmaille d’enfants qui s’amusent ou se chamaillent pendant que vous vous tuez à leur expliquer le sens de telle phrase ou la moralité de tel texte, et que, une fois rentrée chez vous, vous devez vous occuper de deux mâles paresseux – votre mari et votre fils – eh bien, croyez-moi, vous guettez le moindre moment de détente. Quand, en dehors du 08 mars, ai-je le temps de voir mes amies ou d’aller à un gala ? Alors, pourquoi ne pas en profiter, mon Dieu ? C’est ce que je me suis dit pendant des années.

Il fait toujours beau, le 8 mars, et c’était pour moi un signe que le bon Dieu était du côté des femmes. Ridicule, là encore, puisque les femmes sont souvent oubliées par sa miséricorde, prisonnières qu’elles sont entre les souffrances que leur inflige la Nature et de celles que leur fait subir la société des hommes. Oh, moi, je suis plutôt chanceuse : mon mari ne me frappe jamais – ou presque – et il me laisse travailler, du moment que c’est avec des mômes. D’ailleurs, il ne rechigne pas à puiser dans mon propre salaire quand le sien ne suffit pas à couvrir les dépenses – celles du foyer ou les siennes propres. Mais enfin, il a ses principes. Il doit manger à heures fixes et je n’ai pas le droit de rentrer après 18h. Même pas un 8 mars. C’est pourquoi nous nous hâtions toujours, mes amies et moi, de rentrer, parfois avant que le film ou le concert soit fini. Et nous rencontrions, alors que nous pressions le pas, des groupes de jeunes hommes qui, derboukas et guitares à la main, chantaient en pleine rue. Un ou deux d’entre eux se mettaient même à danser, même s’ils s’arrêtaient parfois pour nous lancer un « bonne fête » jovial. Et moi, qui ne suis pas à une idée stupide près, me mettais à imaginer que c’étaient mes amies et moi qui chantions là, en plein air, de nos belles voix mélodieuses, et qui riions – puisque c’était notre fête – sans que quelqu’un n’y trouve à redire…

Oui c’était stupide, puisque le 8 mars n’est pas une fête, justement. Je l’ai compris quand mon amie Amel a été expulsée de son journal pour avoir accordé une longue interview à la présidente de l’association Femmes Libres de Demain. Oui, rien que pour ça. Il faut dire qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche, la célèbre militante, et je me demande comment l’entretien a échappé à la vigilance de la direction. Mais enfin il est paru et ça a fait scandale. Ce n’est plus de la liberté qu’elle veut, s’est-on écrié ça et là ; c’est l’effacement de toutes nos traditions ! Alors, Amel, la journaliste coupable, a été sacrifiée. Le journal a même publié un long éditorial où il la désavouait et où il fustigeait ces femmes sans vergogne, dénaturées par leur soif du pouvoir et leur rejet des « nos valeurs sacrées ».

C’était un sept mars, il y a de cela quatre ans. Bien sûr, le lendemain, nous n’avons pas mis nos plus belles robes, mes amies et moi ; nous étions trop occupées à consoler Amel. Nous avons toutes pleuré des larmes de rage et d’impuissance, comme nous l’avions fait tant de fois, pour des tas de raisons différentes. Puis tout à coup, Amel s’est levée et nous a lancé d’une voix rendue rauque par la fatigue et l’émotion :

  • Ils peuvent le garder, leur journal. Je ne vais même pas postuler ailleurs. Je vais créer le mien ; c’est décidé.

Nous la regardions, sceptiques, mais sans oser briser cet élan d’espoir. Un journal ? Avec quels fonds ? Avec qui ? Cela allait-il marcher ?

  • J’aurai besoin de vous, mes amies, poursuivait-elle avec la même détermination. Toi d’abord, notre chère informaticienne. Car ça sera un journal électronique. Et toi aussi, l’excellente institutrice. Parles-en autour de toi et invite les gens à le lire et à y contribuer. Parles-en aux collègues ; aux parents d’élèves ! Le reste, je m’en charge ; je me créerai une petite équipe.

Nous l’avons regardée, un peu perdues, un peu hésitantes, puis nous avons promis de faire de notre mieux. Sans conviction ; en balbutiant presque. Mais nous avons toutes tenu parole. Amel a créé son journal : un journal qui n’a pas peur de dire les choses qui fâchent. Oh, pas seulement sur les femmes ; l’injustice tend partout ses noirs tentacules, vous savez. Il raconte des histoires vraies – des histoires de souffrance, de courage, de lutte, d’espoir et de réussite. Il dénonce les oppresseurs – quels qu’ils soient – les hypocrites et les violents. Il donne la parole aux semeurs et aux semeuses de beauté et de sagesse, qu’ils soient penseurs, poètes ou artistes. Il répand une douce lumière sur notre société encore enténébrée. D’ailleurs, il s’appelle Soleil. Vous en avez sûrement entendu parler, car son succès ne cesse de grandir. C’est un bon présage.

Oui mes amies, la journaliste et l’informaticienne, font un travail remarquable. Et pour mieux m’impliquer, moi qui me sentais un peu inutile, Amel a pensé à inclure une rubrique hebdomadaire consacrée aux contributions des enfants. J’invite mes élèves et tous les autres à écrire ce qu’ils pensent du monde qui les entoure et à décrire celui auquel ils aspirent. A parler d’égalité, de droits et de devoirs, de rêves, d’épanouissement. A s’exprimer, tout simplement. Avec d’autres collègues, nous les orientons et corrigeons leurs écrits avant publication. Amel dit qu’elle ne le fait pas pour moi ; que c’est très important d’impliquer les enfants dans ce projet de bâtir des lendemains meilleurs. N’est-ce pas surtout à eux qu’ils appartiennent, ces lendemains ? Bon, je sais qu’elle dit ça par gentillesse, mais avouez que ça tient la route.

Mais je ne fais pas que ça. Depuis cette fameuse journée où nous avons consolé Amel, je fais toujours cours le 8 mars. Toute la journée. Je parle à mes petites têtes brunes de Clara Zetkin, journaliste comme mon amie et enseignante comme moi, qui a été l’instigatrice de cette journée. Je parle de Rosa Parks, de Fatma N’Soumer et d’Anna Greki. De femmes fortes et brillantes. Et, tout jeunes qu’ils sont, je sens que les petits chérubins comprennent. Je fais la même chose avec le plus adoré de tous – celui que j’ai à la maison. Ça agace parfois son père, mais je n’en ai cure. D’ailleurs, aujourd’hui, je suis particulièrement fière. Du haut de ses huit ans, il m’a dit qu’il voulait écrire un texte pour le journal d’Amel. L’histoire d’une fillette qui réussit à construire toute seule une maison, malgré des milliers de petits lutins méchants et envieux qui font tout pour l’en empêcher. Une histoire que sa petite tête a façonnée et qu’il tient à me dédier. J’ai hâte de la lire !

Par Lynda CHOUITEN

Auteure algérienne originaire de Tizi Ouzou. Enseignante à l’université de Boumerdes. Elle a obtenu son doctorat en littérature à Galway grâce à une bourse obtenue du gouvernement irlandais.
Elle est lauréate du grand prix Assia Djebar 2019.

Auteur

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Directeur de la publication de Trait-d’Union magazine. Membre fondateur, Ex-président et actuel SG du CLEF Club Littéraire de l’Étudiant Francophone de l’université de Chlef. Journaliste et chroniqueur à L’hebdomadaire LE CHÉLIF. Membre du jury étudiant du Prix Goncourt choix de l'Algérie 1ère édition. Enseignant vacataire au département de français UHBC.

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