Trait-d'Union

Amine ZAOUI au Salon National du Livre de Chlef : « Nous ne sommes pas des intellectuels saisonniers »

Dans le cadre des activités du Salon national du livre de Chlef, organisé au Centre Culturel Islamique les 28, 29 et 30 juin 2021, Les éditions « Les Presses du Chélif » se sont fait un point d’honneur à recevoir plusieurs écrivains dont M. Amine Zaoui qui a animé une rencontre-débat avec le public.

M. Amine Zaoui qui était accompagné par le maire de Chlef, a commencé son intervention en affirmant que « ces petits salons du livre sont extraordinaires et qu’il faut les encourager, les accompagner par le soutien citoyen, et a souhaité que salon du livre de Chlef devienne dans les années à venir une référence pour le livre dans la région et pourquoi, pas dans le pays ».

« Après-demain, a ajouté l’écrivain, entre le 2 et le 5 juillet, je serai à un autre salon, à Ait Ouacif qui est une petite daïra qui organise un salon extraordinaire. Avant, j’étais à Boudjima. C’est une petite commune qui organise un salon qui est devenu, et je peux utiliser le mot, un salon international. Il ne faut jamais sous-estimer le lieu. C’est la capacité, c’est la force, la confiance des organisateurs et de l’entourage. J’invite tous les intellectuels de Chlef et de la région, à fédérer à ce salon pour en faire un cercle de référence pour défendre le livre et la culture, la noble culture. La noble culture, c’est la culture du livre. Parce que c’est du livre que tout sort, la musique, le cinéma et c’est pour ça qu’on l’appelle, le prince de la culture. Félicitations donc pour le salon. Je profite donc de l’occasion pour vous présenter mes trois derniers romans, « Canicules glaciales », qui est un roman polyphonique, un essai qui s’appelle « Le dernier souffle de la raison » et un autre en arabe, « Le combat des lumières ».

« J’ai promis aux organisateurs de parler de la diversité », a ajouté M. Zaoui. Et d’expliquer qu’il n’y a pas de diversité dans la culture sans qu’il n’y ait des livres qui la défendent : « Je pense que tout ce que je fais, soit en roman, ce qu’on appelle l’art de la narration, dans « Canicules glaciales », dans « Le souffle de la raison » ou dans « Le combat des lumières », pour moi, c’est un combat.

Et de poser la question centrale de sa conférence : « Pourquoi est-ce que la diversité est un combat ? C’est un combat parce que nous avons un pays qui a une culture diverse, plurielle. Nous sommes un pays chanceux, chanceux d’avoir des écrivains en arabe classique, des écrivains en français, en Darija (dialectal), en Tamazight. C’est très important d’avoir toute cette armada d’écrivains avec des langues, des sensibilités philosophiques, politiques, linguistiques, esthétiques très variées et diversifiées.

La diversité ou le ciment d’une nation

Amine Zaoui rappelle que la diversité est cette « force douce » qui fait de l’Algérie un grand pays. « Lorsqu’on lit un Mohamed Dib à côté d’Abdelhamid Benhedouga, Ait Si Mohand Ou Mohand, Lakhdar Benkhlouf, vous avez l’un qui écrit en français, l’autre en arabe, le troisième en tamazight et le quatrième en dialectal », a-t-il soutenu, relevant que « c’est une chance historique et culturelle pour ce pays et il faut la défendre ». Ceux qui disent que ceux qui veulent apprendre la langue désirent pourfendre l’unité nationale ont tort, ce sont eux qui au contraire veulent lui nuire. Le respect de la diversité rendra le pays plus fort et uni. Si l’on s’attaque à la diversité, l’on va disloquer le pays. On démantèle un pays lorsqu’on s’attaque à sa diversité. Nous sommes unis dans un grand pays quand on respecte cette pluralité et cette diversité linguistique, cette diversité ethnique, cette diversité de pensée… »

La diversité littéraire en Algérie a toujours été un acquis, soit pour l’histoire, soit pour la liberté des algériens, soit pour l’indépendance du pays, a affirmé l’écrivain en indiquant que nous avions eu la première génération des écrivains algériens qui était composée de grands et d’éminents écrivains, à l’image de Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Jean Amrouche, Assia Djebbar, Mohamed Dib, Kateb Yacine, Malek Haddad, Malek Ouary… L’auteur souligne que les écrivains cités sont des sommités de la littérature internationale et c’est grâce à eux qu’on a pu vulgariser et faire aboutir notre image de l’Algérie indépendante, d’une Algérie qui se cherche, c’est grâce à ces écrivains qui ont pu exprimer et illustrer l’Algérie nationale, l’Algérie autre.

Plus de livres en français qu’en arabe

La deuxième génération, ajoute le conférencier, celle en langue française, est celle de Rachid Boudjedra, de Tahar Djaout, Rachid Mimouni, qui a continué l’écriture de cette nouvelle Algérie, l’Algérie indépendante. « Quand on lit par exemple un Tahar Djaout ou un Rachid Mimouni, on sent que cette écriture interpelle la nouvelle Algérie, pas celle de Mohamed Dib ou Kateb Yacine, mais celle des années 1970, des années 1980 », précise M. Zaoui non sans mettre en exergue l’affirmation –démentie depuis- de Malek Haddad : « Il avait écrit que la littérature de langue française allait disparaitre. Ceci est loin d’être vrai, parce que la littérature en langue française continue de produire avec des écrivains extraordinaires avec ma génération, celle de Kamel Daoud, de Chawki Amari, Mustapha Fodhil, une génération qui fascine et qui garde un grand et magnifique lectorat algérien et international. C’est une littérature qui continue, qui reste dans la continuité dans la production et la qualité de la production. Une petite étude que j’ai réalisée sur la littérature durant la décennie noire a fait ressortir que les algériens ont produit 360 romans, la plupart en français et une poignée en arabe »

Abordant ce sujet –l’écriture en arabe-, l’auteur rappelle la première génération qui est représentée par Tahar Ouettar, Abdelhamid Benhedouga, un peu avant Reda Houhou, qui avait écrit un roman « Ghadat oum el qora », (La Belle de la Mecque). « Mais l’avènement de Tahar Ouettar et Abdelhamid Benhedouga va permettre la création du roman arabe sur la base et le modèle universel », affirme le conférencier, indiquant qu’il y a eu ensuite une autre génération avec l’arrivée de Bakhtache Merzak, Khellas Djilali, Abdelaziz Bouchirad, et ensuite Rabia Djelti, Ahlam Mostghanemi. Tous ces écrivains vont poursuivre l’écriture en langue arabe.

« Il y a bien sûr aussi la culture en langue amazighe », reprend le conférencier, faisant constater une évolution, surtout dans le domaine du roman. Les premières productions dans le cadre de la culture amazighe -ou ce que l’on appelle la production littéraire en langue amazighe-, étaient confinées dans une production presque poétique. C’était plutôt la poésie et le conte. Or, depuis une dizaine d’années, il y avait certes des écrivains qui écrivaient le roman à l’image de Said Saadi qui avait écrit « Askuti » c’est-à-dire le Scout, puis vint la deuxième génération qui écrit en amazighe à l’image de Brahim Tasvalt, Djamel El Assal. « Il y a maintenant une grande production littéraire en langue amazigh et cette production a extirpé la littérature amazighe du folklore »

« En fait, précise le conférencier, il s’agissait pour cette dernière de conserver la mémoire et cela se faisait à travers le folklore (récits, contes, énigmes, proverbes etc…). Nous sortons maintenant de cette littérature orale à une culture écrite, ce qui nous permet d’être l’un des pays de l’Afrique du Nord qui possède une importante production dans la culture amazighe ».

Diversité linguistique et génie populaire

« Certains pensent que l’écriture de la culture de masse est un sous-produit, bien au contraire, la langue de base est une grande langue », a affirmé le conférencier, rappelant que le théâtre se base plutôt sur le dialecte pour la transmission des idées. Il en est de même pour le cinéma, la chanson aussi, a ajouté M. Zaoui qui soutient que presque tous les Arts ont pour base le dialecte.

Ainsi, la poésie populaire en Algérie a un impact plus important sur le public que la poésie classique. Ce qui est dommage pour M. Zaoui, c’est qu’il n’a pas été accordé de l’importance aux aux dialectes populaires dans la mesure où beaucoup les estiment frustres, incultes, voire vulgaires.

« Les grands écrivains comme Khaldi, Ben Guitoune, Ben Khlouf ou Abdallah Benkriou étaient des lettrés, ils maitrisaient la langue arabe, mais comme langue de production, ils avaient choisi l’arabe dialectal », a fait savoir M. Zaoui, estimant que certains de nos poètes en dialectal sont plus importants que Imru el Qays ou El Mutanabbi. « Leur poésie est forte, elle est porteuse de philosophie. Elle est musicale, contient des dimensions historiques, politiques, philosophiques, psychosociales. C’est une littérature très forte. Il est très dommage que nous ne l’enseignons pas à l’école et que nos enfants ne la connaissent pas et que nous ne nous en préoccupons pas, que ce soit au niveau de la télévision ou des médias en général et qu’elle soit de ce fait la grande oubliée », a déploré l’écrivain.

Et de reprendre : « La littérature en arabe dialectal est une grande littérature, ce n’est pas une littérature des analphabètes mais celle des érudits, des savants qui ont donné à la littérature algérienne un grand souffle de la modernité »

Amine Zaoui est formel : « Je pense que l’écrivain moderne, celui qui n’a pas lu Lakhdar Ben Khlouf, Benkriou, Ben Guitoune ou Si Mohand Ou Mhand, ne peut pas donner une littérature authentique ». Pour lui, ces poètes populaires sont « les faiseurs de la poésie de l’imaginaire algérien ».

L’orateur a par ailleurs indiqué que les Algériens vivent dans une Algérie plurielle, qu’il leur faut défendre leur diversité, qu’il leur faut s’écouter. Et de relever ceci : « Nous ne savons pas nous écouter, l’écoute est un art et une philosophie. La société qui sait comment écouter peut avancer et pendant longtemps ». Mais malheureusement, admet-il à regret, « nous avons toujours ce malentendu chez nos élites… Et nous n’avons pas assez d’espaces pour dialoguer, pour se rencontrer entre écrivains francophones, arabophones, amazighophones, loin de la politique et des politiciens qui jouent sur un autre registre ».

« Nous sommes les faiseurs de la pensée, de la beauté, de la philosophie, nous ne sommes pas des intellectuels saisonniers. L’écrivain fait des textes pour l’éternité, pour des générations, pour un lectorat pluriel. Il faut donc chercher ces espaces pour faire avancer cette diversité, cette pluralité », a conclu M. Zaoui.

Ahmed Cherifi, In LE CHÉLIF HEBDO

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